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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/38

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REVUE DES DEUX MONDES.

— Maurice va bien ?

— Très bien.

— Vos enfans ?

— Je vous remercie.

Ils avaient repris un ton naturel, de propos mondains.

— C’est si étrange, murmura-t-il, de vous revoir ici, à cette même place où, tenez, il y a sept ans nous causions ; vous rappelez-vous ? Un jour de pluie : il y avait une famille d’Anglais qui nous suivait pas à pas… Que le hasard est singulier ! Mais il n’y a pas de hasard. La même prédilection pour les mêmes œuvres de beauté, le même instinct de recueillement ; — je n’invoquerai pas une autre prédestination ; — et nous voilà réunis, pour quelques secondes, devant ce Van Terburg et…

Elle répondit, essayant de sourire, mais soucieuse et reprise aux convenances de sa situation. Elle ne faisait rien de mal ; pourtant, si on les rencontrait ? Le bruit d’un pas la fit s’écarter vivement. Ce n’était qu’un gardien, qui s’éloigna inattentif.

— Il est une chose, reprit Varaise, une seule chose que je voudrais vous demander ? Répondez-y avec cette belle franchise qui donnait tant d’élévation à notre amitié. Vous venez de changer de cadre, vous vivez dans une autre atmosphère, que vous l’ayez souhaité ou non. Êtes-vous heureuse ?

Elle le regarda en face, et sans s’insurger contre l’emprise indiscrète d’une telle question, semblant admettre que le sacrifice passé lui donnât le droit de l’interroger ainsi, elle répliqua :

— Je suis très heureuse.

Il la contempla un moment en silence.

— Ah ! chère amie… soupira-t-il, s’il est vrai, tant mieux ! J’avais craint. Votre bonheur seul peut me consoler de ma misère.

— Mais que parlez-vous de misère ? dit-elle avec la vivacité d’une vieille confiance soudainement revenue, comme une source ressort d’entre les pierres : — Intelligent, libre, maître de votre destinée… C’est mal à vous de prononcer de pareils mots !

Il parut savourer cet accent d’indignation : il aimait tant cette voix riche, timbrée, musicale. Elle répondait si délicieusement en lui à tant d’affinités passées, persistantes.

— Que voulez-vous ? Ma vie n’est qu’un long désenchantement. Où prendrais-je la force d’agir ?

Elle le regarda, toute sa pitié féminine aux abois, et d’une voix étouffée :