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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/378

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REVUE DES DEUX MONDES.

Mais ce n’est plus leur destinée qui nous occupe : elle est à l’ancre dans le port, et notre intérêt, notre pitié vont à sir George Tressady, à sa femme Letty. Ceux-ci luttent à leur tour pour l’ordre, la paix, le bonheur. Marcella et Aldous l’ont depuis longtemps. C’est cette conquête qui fait tout le sujet du livre où nous est contée l’histoire de leur amour, comme elle est aussi toute l’histoire de Julie Le Breton et de Jacob Delafield.

Conquête : le mot ne serait pas juste ici. L’ordre et la paix sont acquis par la docilité aux leçons de l’expérience. « Les natures comme la tienne, » dit Mme Boyle à sa fille Marcella, « se développent au contact de la vie. » Et Marcella s’en rend compte elle-même. Un peu auparavant, elle nous disait :


Ce qui m’a fait changer surtout, c’est la vie. Autrefois, les choses étaient pour moi noires ou blanches, mais toujours parfaitement nettes et tranchées. Aujourd’hui, partout, je ne vois plus que des nuances.


C’est ce développement, ce progrès que nous retrace le roman. Il a son terme dans l’amour, qui le consacre et l’achève. L’amour non plus ne conquiert pas : il aide, il protège et il attend. Il sait que son heure viendra ou qu’alors elle ne pouvait pas, elle ne devait pas venir. Il y a, chez ces hommes de volonté si patiente, de la résignation et du fatalisme. Ou plutôt, ils considèrent l’amour comme certains croyans la grâce, qui peut être donnée ou refusée à ceux qui ont tout fait pour l’obtenir. Et leur amour, en effet, agit, comme la foi. Il est le contraire de la « passion. » Voyez avec quel soin l’auteur a rassemblé autour de la jeune fille toutes les circonstances qui permettront à l’amour de l’homme d’exercer sa générosité magnifique. Il apporte tout, et ce lui est une joie de prodiguer toutes ses richesses. Marcella est pauvre, elle a un père taré que la société tient à l’écart. Aldous est noble, riche, honoré. Son grand-père qui, la veille encore, répondait sur une carte, en quelques lignes impersonnelles et à peine polies, à M. Boyle, va faire les premiers pas, inviter la jeune fille et sa mère.


La situation fausse de Marcella devenait elle-même pour le jeune homme une source de joie. Elle ne croyait pas qu’il pût lui venir en aide ; il lui montrerait ce dont il était capable. Pour la première fois, Aldous songeait avec bonheur à sa position dans le monde et à l’influence dont il disposait.


Jacob Delafield n’est pas moins dévoué à Julie Le Breton, ni