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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/370

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REVUE DES DEUX MONDES.

confiance dans son intelligence ; il souffre de cette maladie de l’individualisme, plus mortelle encore dans la vie religieuse que partout ailleurs, parce que là l’individu n’a plus par lui-même ni sens ni valeur, et doit se rattacher à son principe, n’exister qu’en lui, par lui, pour lui. Pénétré de ce sentiment et de cette pensée, qui sont l’essence même de la religion, il ne méconnaîtrait sans doute ni la nécessité du médiateur, le Christ, et de l’intermédiaire, l’Église, ni la possibilité d’un ordre de faits où notre intelligence n’a rien à voir, puisqu’ils sont en dehors de notre action, tandis qu’elle est une faculté tout humaine, destinée à l’action humaine.

Après un entretien avec M. Grey, où cette âme religieuse et ardente rallume une fois de plus la vie dans une autre âme, lui montre Dieu partout et la renvoie consolée, confirmée, Robert revient transfiguré, laissant « pour la première fois le torrent de son amour couler dans le nouveau canal creusé par sa pensée avec tant de douleur. » C’est bien cela. Voilà bien des âmes positives, des âmes qui veulent croire ; leurs négations ne sont que des affirmations reportées un peu plus loin ; ce qu’il y a de plus vivant et de plus concret en elles affirme quand la faculté abstraite ou discursive a été amenée à nier ; une force constructive met ses pas dans les pas de la destruction et, avec les matériaux épars ramassés à mesure, relève l’édifice.

Nous avons passé sous silence tout un aspect du drame. La vie intime du ménage a été brisée : c’en est fait de leur communion. Du jour où le travail a commencé, il y eut dans l’esprit du mari deux ou trois provinces où sa femme n’avait pas accès. En rompant avec sa foi ancienne, il se voit menacé de détruire son bonheur.


N’allaient-ils pas être séparés irrémédiablement par ce que sa femme envisageait, non pas seulement comme un malheur, mais comme un péché ?


Ses craintes n’étaient que trop fondées.


Le fait de ne plus partager avec son mari sa foi et ses plus intimes espérances l’avait en quelque sorte repliée sur elle-même. Cette indépendance puritaine, que sa jeunesse solitaire avait développée, et que l’amour avait comme voilée momentanément, mais sans l’affaiblir, reprenait maintenant tous ses droits. Jamais elle ne s’était sentie aussi affermie dans ses croyances que depuis que Robert les avait abandonnées en partie… La seule manière dont il lui parut possible de préserver sa foi fut de l’entourer d’une barrière de silence…