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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/37

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LA FAIBLESSE HUMAINE.

Il la regarda et, inclinant la tête, murmura à voix basse :

— Excusez-moi d’en avoir douté.

Elle sentit que le silence pouvait devenir dangereux et chercha à en sortir :

— Qu’êtes-vous devenu ? Vous avez voyagé ?

— Non, madame, j’ai vécu l’esclave de mes souvenirs.

Quels souvenirs ? Sa mère ? Ou…

Il reprit :

— On croit qu’on oublie, qu’on oubliera. On n’oublie rien.

Il la regarda en face avec une tristesse altière où reparut le feu de son regard, ce regard incisif qu’elle n’avait jamais oublié, ce regard où il y avait de la ferveur, du respect et autre chose encore, de grave et d’infini.

Elle lui tendit froidement la main, peut-être offensée, mais de quoi ? peut-être touchée ? Savait-elle au juste ?

— Adieu.

Il prit cette main gantée de suède fauve, la retint avec une insinuante fermeté :

— Ne partez pas encore. J’ai tant de choses à vous dire !

— Mais… on m’attend.

— Vous ne venez que d’arriver.

— J’attends une amie.

— Vous ne savez pas mentir ; pourquoi ces pauvres subterfuges ? Personne ne vous attend, vous n’attendez personne. À moins que…

Il pâlissait tout à coup, les sourcils contractés, l’air farouche, tenaillé à son tour par cette jalousie du mâle qui frappe en foudre et dévore…

— André !

Il sourit, rassuré par ce cri de femme blessée ; et elle ne put ne pas remarquer ce qu’il y avait de noblesse charmante dans les lignes de ce sourire arqué.

— Est-ce que je vous fais peur ? Ah ! madame, oubliez-vous donc votre pouvoir Sur moi ? Vous ai-je donné le droit de douter de mon obéissance ? Ai-je manqué à la loi sévère que vous m’aviez imposée ?

— Ne parlez plus ainsi, si vous souhaitez que je reste une minute encore ?

Il passa la main sur son front, comme on chasse un songe douloureux :