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nobles efforts, l’avenir anglais ses meilleurs desseins. Ne perdons pas une si favorable occasion de considérer d’un peu près cette réalité et cet idéal.


I

Deux des premiers et des plus grands romans de Mme Ward, dont un reste peut-être le meilleur de tous ceux qu’elle ait écrits, ont pour sujet la religion. Là, en effet, est la source même de la vie anglaise, le principe d’où elle tire sa direction et ses énergies. Les questions religieuses passionnent l’Angleterre ; elles y éveillent une curiosité pleine de sympathie, et, loin d’irriter ou de diviser, elles rallient les intelligences qui se donnent en quelque sorte rendez-vous autour de leur mystère. C’est que les peuples anglo-saxons voient dans la religion la grande affaire de la vie et dans la vie la grande affaire des hommes. Les nécessités de l’action pèsent beaucoup plus dans leurs destinées que les exigences de la pensée, et ce n’est point la pensée, ils le savent bien, qui peut mettre l’homme en contact immédiat avec la réalité où il puise sa force et son orientation. Elle l’en détache plutôt pour l’engager dans les voies de la logique abstraite, de l’idéologie orgueilleuse et destructrice.

Les Anglais excellent à construire et à conserver, entretenir, séparer ce qu’ils ont construit. Robert Elsmere[1] est bien Anglais et sa religion est bien anglaise. On a dit que Mme Ward avait pensé à Edmond Scherer. J’en doute fort. En tout cas, rien ne serait plus significatif que cette transformation. Quelle différence entre cette intelligence aiguisée, qui ne trouve plus d’emploi que dans la critique, et l’âme ardente de Robert, sa foi active, tournée vers l’apostolat ! Nous ne saurions précisément trouver de meilleurs exemples pour mesurer la distance entre les deux pays et les deux peuples, qu’un Scherer ou un Renan. Crise religieuse, oui certes, dans leur cas comme dans celui d’Elsmere. Mais là s’arrête toute l’analogie. Avant la crise, pendant la crise, après la crise, Robert Elsmere est et reste une âme religieuse, éprise uniquement de vie et d’action religieuses, sans que jamais des exigences de pensée, des besoins intellectuels viennent primer l’ardeur de la foi, le fervent désir de la soutenir et de la

  1. Voyez Le Roman de la Nouvelle Réforme en Angleterre (Robert Elsmere), par Th. Bentzon, dans la Revue des Deux Mondes du 1er décembre 1889.