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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/358

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REVUE DES DEUX MONDES.

des noms et des mots que l’on n’aurait entendus nulle part ailleurs dans tout Paris à cette époque.


La parole historique fameuse : « Rien oublié ni rien appris » reçoit ici son commentaire :


Ils reprenaient la conversation où ils l’avaient laissée, il y a vingt-cinq ans ; on aurait cru que c’était celle de la veille ; c’étaient les anecdotes de la ruelle et du boudoir… le parlement Maupeou, les chasses de Fontainebleau, le coup du Roi par-dessus sa tête, le manège de Versailles avec la partance des écuyers cavalcadours, les voltes, demi-voltes et la bonne selle française, quelquefois on racontait les tours de jeunesse, la trouée des mousquetaires au parterre de la Comédie… enfin les nouvelles à la main circulaient à cette bonne table où les cadets étaient sexagénaires.


Quelque jeune qu’il fût, l’enfant ne perdait pas un seul détail de la chronique du passé, une seule inflexion de voix de ces causeries plus agréables que « graves. » Spectateur religieux de cette comédie de paravent, surannée et attendrissante, qui se déployait devant lui, le cadre, les acteurs, tout se gravait profondément dans sa tenace mémoire :


J’écoutais et voyais tout avec une grande attention et plaisir, remarquant que tout était vieux dans cette grande et vieille maison de Paris, les murs bien épais et noirs au dehors, boisés et dorés en dedans, de hauts lambris, des amours de Boucher sur les portes, des meubles de laque, d’ébène et de nacre dans le salon, portant des porcelaines d’un bleu foncé, venues de l’ancien Sèvres… des paravens chinois, et, pour tenir à la main, des petits écrans que je n’oublierai de ma vie.


Ces écrans inoubliables étaient en forme de violon et l’on y voyait, d’un côté, des « images coloriées qui représentaient les principales scènes de la Folle Journée » jouées par des acteurs « en costume du temps » et, de l’autre côté, « les couplets du Barbier de Séville avec la musique gravée au-dessous. » C’est derrière un de ces écrans que le jeune Alfred de Vigny se dissimulait volontiers pour dérober à tous l’extrême vivacité de ses impressions, trahies, à chaque instant, par la rougeur de son visage.


V

Alfred de Vigny nous dit : « J’étais admis à côté des hommes faits » et « assis parmi des vieillards illustres. »

Il n’a nommé, dans les fragmens inédits des Mémoires, aucun