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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/356

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REVUE DES DEUX MONDES.

la prison de Loches, au mois de thermidor de l’an III, en lisant la lettre d’adieux au début de laquelle son fils, quelques heures avant d’être fusillé à Quiberon, lui demandait de le bénir.

Alfred de Vigny tenait de la sœur de sa mère d’autres renseignemens plus ou moins suspects. C’est d’après elle qu’il attribuait une origine quasi royale au premier des Baraudin, Emmanuel Baraudini, anobli par François Ier. Une « tradition de famille » faisait de ce capitaine d’aventuriers le fils d’un prince « souverain » de la maison de Savoie-Carignan.

Par une méprise plus difficile à concevoir, Sophie de Baraudin brouillait tout, dates et faits, dans le récit ampoulé des services de son propre père. En recueillant pieusement jusqu’aux moindres propos de cette parente aux souvenirs déformés par quarante ans de solitude, le poète acquit la conviction que Didier de Baraudin, son grand-père, commandait une escadre à la bataille d’Ouessant : les documens officiels démontrent qu’il n’y avait pas assisté.

Enfin Alfred de Vigny cite de Sophie de Baraudin une assertion plus étrange encore et qu’il ne discute même pas : « Mon père, » lui avait-elle dit, « était déjà amiral lorsque je naquis au Maine-Giraud et ta mère à Rochefort peu d’années après. » Aucune des filles de Didier de Baraudin n’est née au Maine-Giraud ; quand Sophie, l’aînée des deux sœurs, naquit en 1755, Didier de Baraudin était encore enseigne de vaisseau ; il ne fut nommé « amiral, » ou, exactement, chef d’escadre, qu’en prenant sa retraite au mois d’avril 1780, c’est-à-dire vingt-cinq ans après la naissance de Sophie de Baraudin et vingt-trois après celle d’Amélie sa sœur, qui fut, comme l’on sait, la mère du poète.

Il y avait là comme une école dangereuse de l’orgueil, et cette culture de toutes les formes de l’amour-propre n’a pas été sans produire ses fâcheux effets : elle a jeté sur le caractère séduisant, enthousiaste, d’Alfred de Vigny l’ombre d’un sentiment de supériorité native, qui, pour des yeux prévenus ou hostiles, a pu parfois défigurer et faire grimacer un peu ses admirables qualités d’honnête homme, d’homme d’honneur.

On avait écarté de l’enfant jusqu’aux moyens de refroidir cette exaltation de vanité soigneusement entretenue. Point de camarades de jeux : l’isolement solennel et quelque peu mystérieux de l’héritier d’un trône. Et, d’autre part, l’initiation imprudente à des entretiens de vieillards, anciens émigrés pour la