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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/352

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REVUE DES DEUX MONDES.

voilées, » et par-dessus tout, Niobé, l’image de sa mère, pleurant héroïquement des enfans merveilleux. En rentrant dans le cabinet de travail de l’Elysée Bourbon, il retrouvait des moulages et des dessins qui prolongeaient pour lui l’impression de ces chefs-d’œuvre.

On avait découvert, d’autre part, qu’il avait l’oreille juste et une belle voix. » On lui « donna les instrumens et les maîtres ; » mais Mme de Vigny prit soin de ne lui laisser entendre et répéter que les « suprêmes beautés de Mozart, de Beethoven, de Cherubini, et les chants religieux de Haydn. » De cette éducation musicale, qui ne fut pas assez longtemps poursuivie pour qu’il devînt un bon exécutant, il lui resta, du moins, le goût des ouvrages nobles ou délicats et le sentiment, si rare chez les hommes de lettres de son époque, de la véritable originalité : il admirera la musique du xvie siècle ; il sera l’ami dévoué des novateurs de son temps, le champion très résolu d’Hector Berlioz et de Liszt.

Le poète, faisant revivre ses souvenirs d’adolescent, aurait été inexact et ingrat si, en face de sa mère presque toujours « debout » à ses côtés, belle et grave « comme une Muse, » il eût omis de faire quelque place à l’autre éducateur, le chevalier infirme et souriant, qui, dans « son école assise, » lui donnait le sens de l’histoire, — il serait peut-être plus exact de dire : du roman, — en lui communiquant les impressions enjolivées de sa première bataille. Le chevalier d’Emerville, recevant le baptême du feu, avait mérité ce reproche élogieux du prince de Coudé : « Eh bien ! petit chevalier, vous êtes bien étourdi, mon enfant ; n’entendez-vous pas la musique du roi Frédéric ? Je suis plus vieux que vous, mais dans ce moment, nous sommes tous du même âge. »

À d’autres heures, et quand la mère exprimait la crainte que l’enfant ne devînt « distrait, » le bonhomme, qui avait des lettres, tirait du fond de sa mémoire des adages latins, d’ailleurs fort divulgués : Age quod agis, qui devenait : « Fais ce que dois : » Festina lente : « Hâte-toi lentement, » ou encore ce vers appliqué par Lucain à César comme une sorte de devise :

Nil actum reputans si quid superesset agendum.

Il y trouvait une maxime à l’usage de l’écolier : « Ne laisse pas tes ouvrages imparfaits. » Mais l’indiscret bambin ne s’avisa-t-il