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industrie consiste à combattre sa passion par une autre. Mais il ne s’agit pas ici de ces luttes entre des passions contraires qui font le tourment des âmes faibles ; en sorte que la volonté obéissant tantôt à l’une, tantôt à l’autre, s’oppose continuellement à soi-même et rend ainsi l’âme esclave et malheureuse. Les passions supérieures que l’âme doit appeler à son secours sont ces passions d’un autre ordre et qu’on peut à peine appeler du même nom, les sœurs divines de ces passions terrestres. « Celles, dit Descartes, qui ne sont excitées dans l’âme que par l’âme même. »

La pensée, la connaissance du bien et du mal et les fermes jugemens qui en résultent deviennent dans l’âme des puissances vivantes, une source de joie, d’amour, de désir qui n’ont rien de commun avec les désirs et les joies vulgaires. Et c’est ainsi que, l’éducation et la culture de l’âme développant en elle ces joies et ces inclinations d’un ordre supérieur, développent aussi le principe de la liberté, qui se fortifie toujours plus par l’habitude, par l’exercice continuel de la volonté, se tournant en seconde nature, si bien que l’homme, en résistant à ses passions, finit par suivre une sorte d’instinct acquis et qu’en triomphant de ses penchans, il goûte, dans la tristesse même que lui cause cette douloureuse victoire, une joie suprême que Descartes appelle la Joie intellectuelle.

Et maintenant revenons à notre problème. La princesse de Clèves sortira-t-elle triomphante ou vaincue du péril où elle s’est engagée ? Remarquons que le péril est grand. Il ne s’agit pas ici de ces passions pour rire des héros et des héroïnes du Grand Cyrus, qui s’évaporent en phrases et qui ne sont guère plus dangereuses que des serpens empaillés. Dans l’œuvre de Mme de La Fayette, la passion brûle le papier ; plus le style est contenu, plus le sentiment, toujours soumis à la loi sévère des convenances, s’applique à s’exprimer sous une forme voilée et à mettre la sourdine à ses émotions, et plus sa puissance, son indomptable énergie se fait sentir. Chose étrange ! Dans ce roman, le cœur parle un langage presque abstrait et, cependant, c’est le plus émouvant des romans ; la passion ne jette jamais de flammes, et cependant, elle brûle le papier. On sent dans la princesse de Clèves une âme profonde qui est sans cesse occupée à se contenir, et le peu qu’elle nous dit sur elle-même nous fait deviner ce qu’elle ne dit pas ; et notre imagination est toujours active,