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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/287

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LE ROMAN FRANÇAIS.

Clèves, peu de temps après son mariage, elle fait connaissance du duc de Nemours, le plus brillant cavalier de la Cour : « Ce prince était un chef-d’œuvre de la nature… il avait un enjouement qui plaisait également aux hommes et aux femmes, une adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manière de s’habiller qui était toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir être imitée, et enfin un air dans toute sa personne qui faisait qu’on ne pouvait regarder que lui dans tous les lieux où il paraissait. Il n’y avait aucune dame, dans la Cour, dont la gloire n’eût été flattée de le voir attaché à elle ; peu de celles à qui il s’était attaché pouvaient se vanter de lui avoir résisté ; et même plusieurs à qui il n’avait point témoigné de passion n’avaient pas laissé d’en avoir pour lui… La passion de M. de Nemours pour Mme de Clèves fut d’abord si violente qu’elle lui ôta le goût, et même le souvenir de toutes les personnes qu’il avait aimées. Mais elle lui paraissait d’un si grand prix qu’il se résolut de manquer plutôt à lui donner des marques de sa passion, que de hasarder de la faire connaître au public. Il n’en parla pas même au vidame de Chartres, qui était son ami intime, et pour qui il n’avait rien de caché. Il prit une conduite si sage et s’observa avec tant de soins que personne ne le soupçonna d’être amoureux de Mme de Clèves. »

Tel est l’auteur, tels sont les personnages. Ils sont sans cesse occupés à se contenir. L’honnête homme, avons-nous dit, était celui en qui les bienséances étaient devenues une seconde nature. Mais les bienséances telles qu’elles étaient réglées par les caprices des précieuses étaient une étiquette souvent absurde ou ridicule, et l’honnête homme, pour plaire à sa divinité visible, était obligé à force grimaces et contorsions. Sortez-le de sa cabale où il pose devant quelques spirituelles, qu’il encense plus qu’il ne les respecte, et transportez-le sur le grand théâtre de la Cour, sous l’œil d’un maître qu’il redoute, dont il appréhende également le froncement de sourcils et le sourire moqueur, il ne songe plus à poser, à faire la roue ; il s’observe, s’efface, se simplifie à vue d’œil. Mais non seulement dans la présence du maître, il renonce à toute originalité prétentieuse, à toute contorsion de petit-maître, il s’occupe encore de contenir ses sentimens et ses passions. Les passions ! les voilà toutes réunies dans la grande Galerie de Versailles ! Comptez bien, pas une ne manque à l’appel. La jalousie, l’amour, la haine, l’ambition, la