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ce style uni, le naturel ne tourne jamais au vulgaire : il y règne une distinction parfaite qui se sent sans qu’elle se fasse sentir, et qui la porte à ne pas multiplier les détails ; en quelque sorte elle ne se familiarise pas avec son sujet ; elle le regarde et nous le fait voir à une certaine distance, et elle réussit ainsi à produire l’effet qu’elle avait l’intention de produire. Car ses personnages, dont nous n’osons approcher de plus près qu’elle, nous imposent, ils nous inspirent une sorte de respect que nous ne ressentirions pas, si l’auteur nous les avait fait étudier à la loupe. Voilà tout le portrait qu’elle a jugé à propos de faire de son héroïne Mlle de Chartres, qui va bientôt devenir la princesse de Clèves : « La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l’on n’a jamais vu qu’à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâces et de charmes. »

Ainsi, sobre dans l’emploi des détails, ne les prodiguant jamais et choisissant, entre tous, ceux qui sont expressifs et qui concourent à l’effet qu’elle veut produire, il n’est pas à craindre que Mme de La Fayette tombe dans les longueurs de l’auteur de la Clélie. Ce que Mlle de Scudéry eût dit en trois pages, elle le dit, elle, en trois lignes, quelquefois en trois mots et, comme tous les écrivains de sa race et de son temps, elle possède et pratique l’art des grands traits et des touches larges et fortes. Et ici encore la distinction naturelle de son esprit la sauve d’un nouvel écueil. Car l’inconvénient possible des touches larges et des grands traits, c’est qu’en résumant sa pensée, on ne la renforce outre mesure, on ne l’exagère. Mais l’exagération est la pire des vulgarités, et la vulgarité est le dernier défaut où puisse tomber Mme de La Fayette. Il y a en elle un esprit de mesure qui ne la quitte jamais. Loin de rien exagérer, elle atténue, elle réduit, elle met la sourdine à toutes ses émotions, elle reste en deçà du vrai, elle dit moins qu’elle ne pourrait dire, elle nous laisse à deviner le reste. Et l’avantage de cet esprit et de ce ton mesuré est d’être favorable aux nuances. L’homme qui crie n’a qu’une note, et quand on veut varier ses inflexions, il est bon de ne pas donner toute sa voix.

Mlle de Chartres, fort jeune encore, a été mariée au prince de Clèves. Elle estime et respecte son mari ; mais, mariée sans qu’on consultât son cœur, l’amour n’a aucune part aux sentimens qu’elle lui a voués. Malheureusement pour elle et pour M. de