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asservir l’inspiration des poètes, et l’honneur de sa société qu’il se plaisait à leur accorder leur fut profitable, car il réunissait deux choses qui vont rarement ensemble ; il avait un sentiment exquis du ridicule, et cela ne l’empêchait pas d’avoir le sens du grand.

Ainsi, au lieu de dire avec Victor Cousin que la littérature de la seconde moitié du xviie siècle est inférieure à celle du règne de Louis XIII et de la Régence, parce que sous l’influence de Louis XIV et de sa cour les caractères et les esprits se sont rapetissés et efféminés, nous dirons qu’après une époque de brillante génialité, la littérature classique de la France a pensé se perdre au milieu du siècle par la frivolité, le bel esprit, le maniérisme et que Louis XIV et sa cour l’ont sauvée. C’est ainsi qu’au Grand Cyrus et à la Clélie, les romans des ruelles, succède la Princesse de Clèves, le roman de Cour de Mme de La Fayette.

La Princesse de Clèves ! Cette fois nous tenons un vrai chef-d’œuvre et nous nous donnerons le temps de l’examiner. Aussi, bien que cet ouvrage soit autre chose encore qu’un roman de Cour, c’est à ce point de vue seulement que nous l’étudierons tout d’abord.

La Princesse de Clèves, parue en 1678, est un roman de Cour dans le même sens que les tragédies de Racine sont des tragédies de Cour. C’est dire que le monde décrit par l’auteur est une cour et ses habitans, et que les caractères et les passions y paraissent sous les traits que le séjour des cours les force à revêtir. Après cela il n’est pas nécessaire d’insister sur les limites un peu étroites où se renferme le roman de Cour comme la tragédie de Cour. Il va sans dire que, pour Mme de La Fayette comme pour Racine, si nous oublions que Racine a écrit Athalie, le monde n’est pas bien vaste ; il finit aux gentilshommes qui appartiennent aux grands seigneurs. Au delà se trouvent pour eux des terres inconnues où ils ne se soucient pas de pénétrer ; pour eux, le peuple n’existe pas, et leur muse ne s’est jamais risquée dans les lieux qu’il habite. J’ajoute que de la nature aussi, Mme de La Fayette ne connaît que ce qui s’en pouvait voir des fenêtres de Versailles. Il y a peu de paysagistes parmi les écrivains de ce temps-là. Je n’en connais que deux : La Fontaine et Mme de Sévigné. Mme de La Fayette ne comprenait guère le goût étrange qui portait son amie à passer quelquefois l’hiver