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REVUE DES DEUX MONDES.

Sans-Souci. C’est le « Banquet des Sages, » Voltaire, Maupertuis, d’Argens, et leurs amis, présidé par le « Marc-Aurèle » et le « Salomon du Nord. » Le grand peintre national n’a rien fait de plus populaire que cette œuvre charmante. Or, tout y sent la France, les costumes et les personnages, les vins et la conversation, et la préciosité de cette architecture « rocaille, » et le pétillement d’esprit de cette claire page, et jusqu’au style de l’artiste : et en effet Menzel, par Chodowiecki, descend directement des petits maîtres français chéris de Frédéric. Ainsi, jusque dans le goût et dans le tour d’esprit du premier des artistes allemands contemporains, subsiste quelque chose de notre art et de notre culture. Et toute son école est un reflet de la nôtre.

Voltaire écrivait de Berlin, en 1750 : « Ce sera une chose honorable pour notre pays qu’on soit obligé de nous appeler quand on veut faire fleurir les arts. » C’est un sentiment qu’on éprouve encore aujourd’hui même. La terrasse de Sans-Souci offre un des plus beaux et des plus émouvans points de vue qui existent sur la France. De là on comprend bien ce que fut, tant de fois, notre rôle dans l’histoire. C’est un pèlerinage poignant et dramatique. C’est bien là que devait être écrit cet hymne à la pensée française, qu’est le Siècle de Louis XIV. Sans Versailles, Potsdam n’existerait certainement pas, du moins dans le charme et la grâce qui en font un des monumens les plus rares de la culture européenne. Et l’on comprend pourquoi, au seuil de l’Exposition de Berlin, sur la toile de Mighard ou dans le bronze de Girardon, figurait le portrait royal de Louis XIV. Si c’est ce prince qui a servi d’exemple à Frédéric, et si Frédéric est le père de la grandeur allemande, on voit ce que signifie cette théorie des « Siècles, » et pourquoi Voltaire a fait, dans sa philosophie de l’histoire, tant de place aux grands hommes et à ce qu’on appelle aujourd’hui les « héros. »


Louis Gillet.