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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/232

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REVUE DES DEUX MONDES.

fictions et de toutes poésies. Et sa dernière œuvre, son chef-d’œuvre, est cette peinture extraordinaire et d’une magie indescriptible, qui ne représente qu’une scène de la vie ordinaire, quelques personnes en visite dans une boutique, une femme assise qui regarde, une autre qui passe le seuil, des ouvriers en train de clouer une caisse, rien de plus : et voilà une des merveilles de l’art. Et l’on peut dire à la rigueur de quoi est faite la beauté d’une œuvre de Rembrandt ; on explique, à force de mots, quelque chose du tour d’esprit d’un Tintoret ou d’un Rubens ; tout ce qui altère la réalité, y ajoute, ou la dénature, se définit tant bien que mal par ces altérations mêmes ; mais comment exprimer l’espèce d’enchantement où nous tient une œuvre comme celle-là, sans apprêt, sans « invention » et sans « idée, » et où la vie réelle prend, on ne sait comment, un air inimaginable de beauté et d’apparition ?


IV

Quel fut, pour finir maintenant par quelques mots de conclusion, l’épilogue de cette histoire des collections de Frédéric ? À quoi ont-elles servi ? Ont-elles eu un résultat et une utilité ?

Un fait curieux, c’est que Frédéric, à partir d’une certaine date, se détourne des œuvres d’art qu’il avait tant aimées. Il refuse celles qu’on lui propose. « Je ne suis plus dans ce goût-là J’achète à présent volontiers des Rubens, des Van Dyck, en un mot, des tableaux des grands peintres… » Quelques années plus tard, il n’achète plus rien du tout. Vieilli, aigri, malade, il semble que sous l’ancien vernis de politesse française réapparaisse peu à peu le caractère paternel et le dur génie du roi-sergent. Le masque se durcit. L’esprit se stéréotype dans une forme immuable. Il croit toujours aimer les lettres : il ne les comprend plus. Il se fait lire le Barbier de Séville : il n’y voit qu’une « farce » et un plat vaudeville. Cette verve étincelante ne le déride pas. Il lui semble que le « génie français tombe dans le marasme. »

En même temps, dans toute l’Allemagne, une réaction se produit contre l’envahissement et la domination de la culture française. Dans les lettres, comme dans les arts, se prononce un réveil national. Lessing et Winckelmann lancent leurs manifestes. Et les premières œuvres du jeune Goethe commencent de