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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/231

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UN SIÈCLE D’ART FRANÇAIS À BERLIN.

consiste à donner à la représentation de la vie, par l’églogue et la pastorale, par l’atmosphère et le paysage, un air de fantaisie, de profondeur et de mystère. Giorgione, — le Giorgione du Concert champêtre et de la Famille du palais Giovanelli, — est ici le maître qui ne sera pas dépassé. Et Watteau, aussi vite enlevé que lui, est le frère moins bien portant de ce jeune immortel. Il doit à cette faiblesse même on ne sait quelle grâce inquiète et nerveuse, une ardeur et une fièvre, une sorte d’anxiété qui nous le rendent plus cher.

C’était un long corps effilé, émacié, aux mains maigres, n’ayant que le souffle : un esprit fantasque, rêveur, bizarre, ne tenant pas en place, changeant de logis comme un malade se retourne dans son lit. Il était taciturne, toujours mécontent de ses ouvrages, distrait, incapable d’attention aux choses de la vie. Il donnait à son barbier deux tableaux pour une perruque. Il semblait totalement étranger à ce qu’il faisait. Il ne composait pas ; ses œuvres se composaient d’elles-mêmes. Il dessinait toujours dans un cahier relié, et choisissait les figures presque au hasard pour ses tableaux. Rien de moins concerté, rien de plus libre et de plus spontané ; les choses s’organisaient toutes seules et par leur propre vie. Aucune action, aucun sujet : les idées de ce poète ne sont que des « motifs » de songes.

Ses amis s’étonnaient de son inconstance. Ils l’attribuaient à une sorte de gêne ou de malaise, venue de son impuissance à s’élever au « grand art. » En effet, il sentait ses œuvres toujours inférieures à ses idées. On ne comprenait pas, autour de lui, que cette recherche opiniâtre est le signe du grand artiste, de l’homme qui s’épuise à saisir la beauté, et à qui elle échappe chaque fois qu’il a cru l’atteindre. La beauté de la vie ! Voilà ce que Watteau poursuivait sans relâche : et la vie et la beauté le fuyaient à la fois. Dans ces dix années où se succède toute son œuvre, combien de carrières n’a-t-il pas courues ? En combien de façons et sous combien de formes n’a-t-il pas essayé de fixer son rêve ? Des bambochades aux scènes de guerre et de bohème, de l’armée au théâtre, du théâtre au roman et à la pastorale, de la comédie de l’amour à sa divinisation, et de l’Antiope du Louvre à l’Embarquement pour Cythère, des travestissemens de Gilles et de Tartaglia, d’Arlequin et de Colombine, à la nudité des Vénus ; de l’ironie à la féerie, et du monde de Téniers au monde de Véronèse, il tente tous les chemins, essaye de toutes les