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LA TRANSFORMATION DE LA CHINE.

prescriptions les plus minutieuses donnèrent une importance capitale à des détails insignifians. On détourna ainsi les esprits des études pratiques. Dans les possessions extérieures de la Chine, en Mongolie et au Thibet, là où le système des lettrés n’était plus de mise, la cour mandchoue joua du fanatisme religieux. Ces peuples étaient bouddhistes. Le Grand-Lama fut entouré d’égards et d’honneurs. Même un empereur se fit bouddhiste. Les lamaseries furent richement dotées. En Mongolie, chaque famille dut y envoyer comme moine l’un de ses fils ; dans quelques tribus même, tous les fils sauf un seul. Au Thibet, la royauté laïque fut supprimée, le pouvoir temporel donné au Dalaï-lama, le pays se couvrit d’innombrables couvens, et un quart de la population s’y réfugia. La natalité de ce fait se trouva prodigieusement réduite ; on ne compte plus aujourd’hui que deux millions et demi de Mongols, et tout au plus deux millions de Thibétains.

L’irruption violente des Européens dans le Céleste-Empire vint montrer combien fausse était la conception d’un système qui, sous prétexte d’affaiblir un adversaire possible, avait tari les sources d’énergie et ôté le sens pratique aux populations. Les Anglais, lors de la guerre de l’opium, en 1840, ne trouvèrent devant eux aucune force sérieusement organisée. Il y avait bien, à côté des troupes d’origine chinoise en pleine décomposition, des troupes d’origine tartare dénommées armée Impériale ou des Huit-Bannières. Recrutées parmi les Tartares Mandchous, les Mongols et les descendans des Chinois qui s’étaient joints aux conquérans pour renverser la dynastie des Ming, elles pouvaient être considérées comme appartenant à l’élite de la nation. De tout temps, elles avaient été l’objet des prédilections des souverains mandchous qui, contrairement à leur ligne de conduite à l’égard des troupes chinoises de l’Etendard Vert, s’étaient attachés à conserver chez elles le goût des armes et à les combler d’honneurs. Ainsi, tout Mandchou, soldat de naissance, ne fut autorisé à passer les examens littéraires et à entrer dans les carrières civiles qu’après avoir conquis les grades militaires. Dans les grandes villes de garnison, le général tartare qui ne commandait qu’à quelques, milliers d’hommes eut le pas sur le vice-roi chinois qui gouvernait cinquante millions d’hommes. Mais ces troupes avaient été gagnées aussi par la démoralisation des forces chinoises. Ce n’était ni le luxe ni l’abondance procurés par