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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/16

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REVUE DES DEUX MONDES.

tion, il dut foncer la couleur et s’affirmer radical-socialiste, pour couper l’herbe sous le pied du principal concurrent, Puibot, ouvrier lithographe. Quant à l’autre, Ajamet, un grand sardinier, on estimait qu’il n’avait aucune chance. Des querelles, dans la presse locale, s’envenimèrent ; des calomnies coururent ; Dopsent fut diffamé et il y eut échange de claques entre un membre de son comité et un partisan de Puibot. On parla même d’un duel Dopsent-Lagarousse. Maurice peu après apprit avec indignation que Méjannes l’avait compromis en l’engageant, sans le consulter, pour une promesse de ruban rouge : un gros bonnet du parti à gagner.

Gabrielle ne pouvait pas ne pas remarquer les fléchissemens, insensibles d’abord, puis plus marqués, du programme de son mari. La fin justifiait les moyens, disait-il ; une fois élu, il reprendrait sa liberté. Mais elle le devinait par momens écœuré par tel marchandage, tel chantage déguisé, tel quémandage impudent. Méjannes surtout et sa faconde devenaient odieux. De toute son impatience, elle souhaitait que cette lutte irritante prît fin. Elle contemplait tous les élémens du comique, du grotesque, du mépris et du dégoût ; çà et là, quelques concours généreux, des dévouemens inespérés : un raccourci d’humanité grouillante, isolément noble, et dans l’ensemble laide.

Au premier tour, Ajamet joncha le sol ; il y eut ballottage entre Puibot et Dopsent. Incident pénible ; le socialiste vint trouver Maurice et au nom de leurs convictions le pria, puis le somma de se désister. « Au fond, disait le soir Maurice à ses amis, il n’avait pas tort, cet homme ! Il a la foi. Il est pauvre ; je le crois honnête. » Il ajouta : « J’ai tout de même dû le flanquer à la porte. » L’influence officielle se fit alors résolument sentir : cette pesée dans la balance, et les voix d’Ajamet qu’on rallia pour la plupart et dont on brocanta le solde au rabais, décidèrent de l’élection.

Avec une majorité flatteuse, Dopsent passait. Cela ne lui avait coûté, — un peu défrisé, il ne l’avoua à personne, pas même à sa femme, — que dix-neuf mille cinq cent vingt-trois francs, sans compter les centimes.

Méjannes, qui avait toujours escompté la générosité de son protégé, présenta sa note : un emprunt déguisé sous forme de commandite : trente mille francs dans une exploitation de résine. Maurice se trouvait avoir beaucoup de cliens, quantité d’amis