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LA FAIBLESSE HUMAINE.

sans désirs, sans trouble, sans autre ambition que de vivre sa vie normale, dans des conditions d’activité physique et morale qui eussent rempli trois existences ; mais se tromper à ce point sur un être, n’était-ce pas effrayant ? Et alors, quels autres replis ne pouvait-elle pas soupçonner dans ce cœur insatisfait, cette conscience inquiète ?

La jalousie la mordait. La crainte de l’avenir et des tentations de Paris. Elle-même, était-elle si sûre d’elle ? Oui, elle en pouvait répondre : André Varaise s’était effacé de nouveau dans la brume. Mais de lui, Maurice ? Avait-il bien dit la vérité ? Et ce brusque départ de la petite infirmière, à y réfléchir, ne donnait-il pas à penser ?… N’avait-il pas voulu la rassurer trop ? Ah ! qu’elle avait eu raison d’avoir peur ; ce pressentiment venu de l’intensité même de sa joie, en ce flamboyant matin où le printemps d’Hossegor s’exaltait dans la splendeur du jardin, l’azur de l’étang, l’incendie des genêts !

La mêlée électorale l’alarmait bientôt. Quel changement ! Leur existence fermée, à peine entre-bâillée, semblait ouvrir portes et fenêtres. On y entrait comme au moulin. Ne fallait-il pas recevoir les notables influens, les électeurs probables ? Un comité s’était formé pour la candidature du docteur. Il parlait en des réunions publiques, visitait les particuliers. Les rouans surmenés, leur ration d’avoine augmentée, n’avaient jamais autant trotté, ni Rob-Roy. La bicyclette de Maurice y resta, il dut en acheter une neuve. Le moyen de ne pas se multiplier, de ne pas courir ici, là, dissiper un malentendu, donner des gages plus qu’il n’eût voulu.

Cela désolait Gabrielle. Tout de suite, après le premier élan favorable de l’opinion, les difficultés commençaient : des compétiteurs avaient surgi. On acheta un journal qui agonisait, le Phare de la Côte, et qui, à célébrer les titres de Dopsent, retrouva une vigueur inattendue. Sur le conseil de Méjannes, on distribua des prospectus où Maurice représenté debout, le bras tendu, semblait déclamer sa profession de foi : « Bien connu de la probe population des Landes, dévoué par-dessus tout à ses intérêts, je sollicite vos suffrages, etc. » Moyens grossiers, mais nécessaires. Des affiches rouges déclarèrent : Vérité, Loyauté, Sécurité. Votez tous pour le docteur Dopsent : « candidat des honnêtes gens ! »

Il s’annonçait républicain radical. Trois jours avant l’élec-