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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/146

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REVUE DES DEUX MONDES.

laissa entendre ces paroles : « Voilà les deux extrémités de la vie : elle va faire sa première communion… Et moi… ! » Il n’acheva pas la phrase…

Mais bientôt six heures sonnèrent. Alors nous nous approchâmes. Nous touchions enfin au terme si longtemps promis, si longtemps désiré…

L’agitation de mon âme n’était plus ce trouble inquiet et cruel qui m’avait tant de fois désespéré. J’étais presque sûr alors de la miséricorde de Dieu, mon cœur n’était plus agité que par l’espérance de voir la religion et l’Église bientôt consolées, et ma foi couronnée dans un de ses plus ardens désirs. Nous nous avançâmes : M. de Bacourt soutenait M. de Talleyrand du côté droit ; M. le duc de Valençay du côté gauche ; Mme la duchesse de Dino et sa fille devant lui à ses pieds ; M. Cruveilhier, son médecin, était derrière un des rideaux du lit ; son vieux serviteur Hélie, derrière l’autre ; je demeurai debout le plus éloigné. On a dit que M. le duc de Poix, M. Molé, M. de Barante, M. Royer-Collard et M. de Sainte-Aulaire étaient auprès de lui ; cela n’est pas exact. Ces messieurs demeurèrent à la porte de sa chambre qui était ouverte, mais derrière une portière à demi fermée, et les actes leur furent présentés immédiatement après la signature de M. de Talleyrand. En ce moment, Mlle Pauline, s’approchant, lui dit : « Bon oncle, il est six heures ; veux-tu que je te présente ces papiers que tu as promis de signer à cette heure-ci ? » Ce mouvement le tira du recueillement où il était plongé depuis quelques momens ; il leva la tête. Au même moment, on le vit faire un grand effort pour se soulever ; la faiblesse ne le lui permettant pas, il fallut l’aider. Après s’être un moment remis de cette secousse, il prit la plume des mains de Mlle Pauline. « Monsieur de Talleyrand, lui dit Mme de Dino, voulez— vous que je vous relise ces papiers avant que vous les signiez ? Vous les connaissez, mais voulez-vous que je vous les relise encore ? — Oui, lisez, » répondit-il. À ces mots, subjugués comme par une force supérieure et attirés vers lui, tous se serrèrent, s’approchèrent : avec quelle avidité d’attention, avec quels serremens de cœur ! Dieu le sait. Le prince était assis sur le bord de son lit, et soutenu par des coussins ; son maintien était sérieux, ses yeux élevés et fermes, dans l’attitude et avec l’expression de l’attention la plus grave. Mme la duchesse de Dino s’avança très près de lui : tant que dura la lecture, il écouta, la tête haute et droite, sans