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Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 56.djvu/144

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REVUE DES DEUX MONDES.

besoin… Le lendemain, à quatre heures et demie, j’étais debout. Je me dirigeai, tremblant d’émotion, vers la chambre de M. de Talleyrand, où j’avais été déjà devancé par les anges gardiens que Dieu lui avait donnés. Quel spectacle et quel moment !

Nous fîmes tous silence… La nuit avait été paisible ; la douleur même ne se manifestait plus par aucun indice extérieur ; mais il ne fallait pas se faire illusion, les traits tirés du malade, ses joues creuses, le calme même de son accablement, tout attestait que la force même de souffrir s’épuisait et que la mort était bien proche. Quelques mots rapides, échangés à voix basse, firent prendre une résolution qui paraissait pressante. Il allait être cinq heures : c’était l’heure indiquée par M. de Talleyrand pour la signature de sa déclaration ; mais nous ignorions s’il aurait encore assez de force pour signer lui-même cette pièce et la lettre au Pape qui devait raccompagner. Dans ce cas, prévu par Mgr l’archevêque, des témoins graves étaient indispensables. On envoya au même instant plusieurs voitures à la fois chercher sur divers points de la ville les témoins nécessaires de ce grand et solennel moment…

Cependant le jour était venu. Arrivèrent successivement M. le duc de Poix, M. de Sainte-Aulaire, M. de Barante, M. Royer-Collard et M. Molé : c’étaient les témoins convoqués et prévenus à l’avance. Il était certes difficile de choisir des hommes d’un caractère plus honorable et d’une plus haute autorité. Leur intervention immédiate, comme vous le verrez bientôt, ne fut cependant pas nécessaire…

… Ce fut M. de Talleyrand lui-même, qui, le premier, rendit le mouvement à cette scène muette et immobile. Il regarda tous ceux qui l’entouraient, l’un après l’autre, avec un léger sourire, et les salua d’un mouvement à peine sensible de sa tête, puis, baissant les yeux, comme pour se recueillir et les rouvrant bientôt, nous le vîmes, secouant en quelque sorte, comme il l’avait fait plusieurs fois, la douleur à laquelle il demeurait en proie, redonner à son visage une nouvelle expression de vie, reprendre un air de force, et nous l’entendîmes prononcer d’une voix claire et ferme ces paroles : « Quelle heure est-il ? » Un frissonnement courut dans mes veines : il se souvenait donc de l’heure qu’il s’était assignée à lui-même ; il voulait donc y être fidèle ! Sa pensée n’avait donc pas cessé de méditer ; il méditait encore ; il avait encore toute la vie de son intelligence, de sa