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LA MORT DE TALLEYRAND.

prononcé votre nom, il a répondu qu’il vous recevrait avec plaisir et sur-le-champ. »

… Je fis un effort violent pour secouer ces impressions de douleur et de faiblesse, et j’entrai dans la chambre du prince. Dès que je parus : « Monsieur l’abbé, me dit-il, il y a longtemps que nous ne nous sommes vus : me voilà bien malade. » Je ne tardai pas davantage, et, répondant à ces tristes paroles, j’entrai avec trop de vivacité peut-être et de précision dans les pensées que cette maladie grave paraissait lui inspirer. J’ajoutai que je lui rapportais les deux pages qu’il avait envoyées à Mgr l’archevêque, et que, s’il voulait bien, j’allais les lui relire, telles qu’elles avaient dû être modifiées sur quelques points. Il me répondit, avec une fermeté qui m’étonna, je l’avoue, et me découragea presque : « Monsieur l’abbé, j’avais bien réfléchi à ce que j’écrivais. J’ai tout mis dans ces deux pages : et ceux qui sauront les bien lire, y trouveront tout ce qu’il faut. »

Cette réponse me jeta dans un étrange embarras. La situation était extrême, j’étais prêt à me lever et à sortir, lui offrant mes vœux et mes regrets, lorsque Dieu m’assista : ce fut très prompt, dans ma pensée, car je lui répondis aussitôt : « C’est vrai, mon Prince, je le reconnais : ceux qui sauront lire y trouveront ce qu’il faut ; mais vous n’ignorez pas que, dans ce pays-ci, beaucoup de gens ne savent pas lire. Permettez-moi de l’ajouter, on sera d’ailleurs très difficile pour vous : on ne voudra pas bien lire : on ne trouvera pas ce qu’il faut dans ces deux pages, on ne voudra pas comprendre ce que vous y avez mis. »

Cette observation le frappa, il me répondit sur-le-champ : « Vous avez raison. » Je continuai : « Les deux pages que je vous rapporte sont dans le fond, et même souvent dans la forme et les termes, ce que vous avez écrit ; il y a de plus seulement quelques modifications qui les rendent inattaquables, et, si vous me permettez de l’ajouter, plus honorables pour vous, plus consolantes pour votre famille, plus satisfaisantes pour l’Église. Permettez-vous que je les lise ? — Volontiers, me répondit-il ; mais plutôt, donnez-les-moi, je les lirai moi-même. » Il les reçut de ma main et en commença aussitôt la lecture.

Cette lecture fut longue. Il ne faudrait pas se représenter M. de Talleyrand, malgré sa position, dans un état qui le privât de son attention. Une sorte de paralysie enchaînait ses jambes et la partie inférieure de son corps ; mais il avait l’usage libre et