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LE MONTENEGRO ET SON PRINCE.

très puissante en décidant qu’une enquête serait faite sur la gestion des fonds publics pendant les dix années précédentes. Le prince lui retira sa confiance au bout de trois mois et appela M. Tomariovitch avec un ministère de « réaction » qui est encore en fonctions aujourd’hui. La Skoupchtina, d’abord ajournée pour trois mois, fut dissoute en juillet 1907 ; une autre fut élue en septembre et, grâce à une énergique pression, fut presque unanimement ministérielle. Le règne de la terreur commençait au Monténégro ; la « malédiction paternelle » s’abattait sur l’enfant accusé d’ingratitude.

Un prince, parvenu aux alentours de la soixantième année, peut accorder des réformes à son peuple, il ne peut pas arracher de son esprit, ni surtout de son cœur, les idées et les sentimens de sa jeunesse. Le prince Nicolas est resté l’homme qui a souvent dit qu’il voulait mourir « le dernier souverain féodal de l’Europe. » Il a fait sur lui-même l’effort méritoire d’accorder une constitution, mais il l’a conçue avec son esprit habitué au gouvernement patriarcal. Il n’a vu que les hommes de sa génération ; il s’est représenté une Skoupchtina qui serait composée de ses vieux compagnons d’armes qui donnerait, surtout pour le décor, pour le dehors, une figure nouvelle à son gouvernement, mais qui n’en changerait pas l’assiette et qui lui laisserait à lui-même toutes les réalités du pouvoir. Je veux bien un parlement, disait-il en inaugurant la seconde Skoupchtina, mais je ne veux pas d’opposition. Et voici qu’apparaissaient des hommes nouveaux, avec d’autres conceptions ; ils lui étaient tous fidèlement, filialement dévoués, mais les fils ne sont pas les pères ; le prince fut froissé de rencontrer, chez ses ministres, des idées différentes des siennes, parfois des résistances. Il fut question d’économies, par exemple sur certaines dépenses de la Cour : le prince en fut vivement blessé. Certains actes des ministres, souvent dénaturés par des personnages de l’entourage du souverain, certains propos perfidement grossis, lui apparaissaient comme autant d’usurpations sur ses droits. Ainsi allait s’accentuant un malentendu entre lui et les plus désintéressés de ses conseillers. Il y eut, à cette même époque, d’imprudentes manifestations d’étudians ; quelques jeunes gens monténégrins, étudians à l’université de Belgrade, publièrent une brochure contre Nicolas (1906) ; accusé, de lèse-majesté, ils revinrent à Cettigne pour se justifier, furent acquittés et allèrent acclamer le prince sous ses fenêtres.