Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 38.djvu/229

Cette page n’a pas encore été corrigée


la morale humaine, mais que repoussait la morale plus sublime de la religion, était une véritable erreur, et Dieu punit souvent une faute commise par de hautes vertus plus sévèrement qu’un crime enfanté par de grands vices.


Cette suppression, et quelques autres qui nous sont révélées par l’exemplaire non cartonné, ne furent point suffisantes. « Cet ouvrage, écrivait plus tard Chateaubriand, me valut un redoublement de persécution sous Bonaparte : les allusions étaient si frappantes dans le portrait de Galérius et dans la peinture de la cour de Dioclétien, qu’elles ne pouvaient échapper à la police impériale, d’autant plus que le traducteur anglais, qui n’avait pas de ménagemens à garder, et à qui il était fort égal de me compromettre, |avait fait dans sa préface remarquer les allusions. Mon malheureux cousin, Armand de Chateaubriand, fut fusillé à l’apparition des Martyrs ; en vain je sollicitai sa grâce : la colère que j’avais excitée s’en prenait même à mon nom. »


***

Mais c’est surtout dans le livre XVI, et plus particulièrement encore dans le discours d’Eudore, qu’abondent les remaniemens, les retouches et les suppressions. Le discours d’Eudore est abrégé de près de moitié. A vrai dire, les pages supprimées dans le texte imprimé ne sont pas toutes, et malheureusement, inédites. Tout un développement assez long du manuscrit sur le peuple juif est rapporté purement et simplement de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem [1], avec quelques modifications et variantes, bien entendu. Quelques-unes de ces variantes, nécessitées par les besoins de la « couleur locale, » sont assez amusantes à relever : le « cimeterre » est devenu une vulgaire « épée ; » le « gouverneur turc » s’est transformé en un « proconsul romain. » On voit par là que Chateaubriand ne se donnait pas beaucoup de peine pour « transposer » du mode narratif au mode épique ses impressions de voyageur.

Un autre développement, beaucoup plus long encore, et qui n’a point passé non plus du manuscrit dans le texte imprimé, est tout simplement le chapitre, à peine retouché ça et là, du livre III de la quatrième partie du Génie du Christianisme, intitulé : De Jésus-Christ et de sa vie. Et il est assez curieux de voir qu’il s’adapte fort bien au discours d’Eudore, comme si, en l’écrivant pour le Génie, Chateaubriand songeait déjà aux Martyrs, et au parti qu’il pourrait un jour tirer de

  1. On trouvera ce développement dans l’Itinéraire, édition originale, t. III, p. 45-48.