Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 38.djvu/203

Cette page n’a pas encore été corrigée


mourir est autre chose que ce qu’on suppose, une meilleure aubaine. »

Whitman unit au sens de l’humain la sauvagerie d’un primitif. Il apparaît tout à la fois tendre et révoltant, plein de pitié et odieux. Son esprit vraiment démocratique et fraternel s’élève à une conception des relations sociales qui atteint çà et là au sublime, mais tombe ailleurs dans un naturalisme déplaisant. Sans doute, des passages tels que celui-ci reflètent l’idéal chrétien tout pur : « Je ne vous demande point qui vous êtes : cela n’a point d’importance pour moi. Sur le manœuvre du champ de coton et sur celui de l’égout, je me penche ; sur sa joue droite je le baise comme un parent. Je saisis l’homme qui trébuche, je le relève avec une volonté irrésistible : ô désespéré, voici mon cou ; par Dieu, tu n’iras pas au fond ! Cramponne-toi à moi ; tu ne peux rien faire, rien être qui me détache de toi. » Grandiose à ses heures quand il parle de l’homme et de la femme, il devient intolérable quand c’est à un homme ou à une femme qu’il touche. Dans ce qu’elles ont d’anonyme, les Chansons d’Adam apparaissent bien moins comme des poèmes d’amour que comme les impulsions d’un demi-sauvage en face de l’être complémentaire du sien.

Il y a chez Whitman de l’éclat dans la langue, de l’éblouissement dans les mots. Pour les formes des vers, il les a toutes violées : ses poèmes ne s’accommodent au moule d’aucun rythme connu et, toujours écrits sans rime, ils sont d’une lecture difficile. On se trouve en face d’un poète « self-made.. » Or, voici en quels termes il a résumé son programme littéraire : « Je chante le moi, l’individu dans son isolement, et pourtant je prononce le mot démocratie, le mot en masse. Et, du front à l’orteil, je dis ce qui est du domaine physiologique ; car la physionomie et le cerveau ne sont pas seuls dignes de la muse. Je dis que la chanson du corps total a plus de grandeur. Je chante du même ton la femelle et le mâle. Je chante ce passionné de la vie, cette créature d’élan, de force, de belle humeur, que les lois divines ont façonné pour la libre activité, — je chante l’homme moderne. »

La vigueur de la pensée de Whitman a été estimée à son prix : M. de Wyzewa a pu dire que « les critiques du XIXe siècle ne manqueront pas de conclure que Whitman a été l’instigateur de notre mouvement littéraire contemporain. » Son don