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prohibition était commentée par une clause précise : « Les femmes qui ont déjà taillé des robes avec des manches courtes ne pourront plus les porter tant qu’elles n’auront pas couvert leurs bras jusqu’aux poignets avec de la lingerie ou tout autre voile. » En cas de mariage, pendant ces premiers jours de vie coloniale, les « promises » ne reçoivent pas une bague de leur fiancé : les Puritains estiment que ce simple anneau d’or est « un cercle diabolique où danse le diable. » La loi interdit les jeux de cartes, les dés, la danse et le théâtre [1]. Afin que l’on se prépare à célébrer dignement le dimanche, il est interdit de se divertir, — voire de se promener dans les rues ou dans les champs, — après que le soleil s’est couché le samedi. Le fiancé le plus discret, l’amoureux le plus épris doit s’abstenir entre le crépuscule du samedi et l’aube du lundi de faire sa cour à l’élue de son cœur. On ne se contente pas d’interdire tout abandon aux plus innocens plaisirs : des lois positives imposent la stricte observance des commandemens religieux, sous peine d’amende à la première absence d’un service divin, et, à la récidive, d’une expiation en place publique, au pilori ou sous les verges du poste de correction, qui est dressé à la porte même de l’église. L’exemple le plus caractéristique de l’austérité qui gouverna Boston pendant le XVIIe siècle est peut-être celui du capitaine Kimble. Sa mauvaise chance voulut qu’après un voyage de trois ans à la mer, il reparût chez lui tout justement un dimanche. Dans la joie très conjugale qu’il éprouvait à surprendre son épouse sur le pas de leur logis, le capitaine prit dans ses bras Mme Kimble et l’embrassa. Le lendemain, par ordre des autorités, il fit sur le marché deux heures de pilori, en punition « de la honteuse inconvenance et de la violation du dimanche dont il s’était rendu coupable en embrassant publiquement sa femme. »

Ce n’est pas par hasard que le pays qui devait être le berceau du féminisme place un nom de femme en tête de la liste de ses poètes : Miss Anna Bradstreet. Ses compositions n’ont pour nous qu’un intérêt : ce sont les premiers vers écrits en Amérique. Leur caractère est suffisamment indiqué par cet éloge d’un critique d’alors : « On est en face d’une œuvre sérieuse écrite pour les puritains, gens étrangers aux profanes amusemens du monde. Il s’agit non de fiction poétique, mais de faits solides. »

  1. Le premier théâtre ne fut ouvert à Boston qu’au milieu du XVIIIe siècle.