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Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 38.djvu/157

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êtres primitifs, foncièrement honnêtes, touchés de la plus petite marque d’intérêt. Le soir je leur enseigne le chant par la méthode Chevé. Ils forment un chœur, et ce chœur n’est pas trop mal pour des débutans qui se sont seulement exercés au lutrin de leur église. Ce qui surtout les réjouit, c’est le point d’orgue précédant le quart que je leur fais donner. Vous savez ce qu’est le quart ?

Ne sont-ils pas plus heureux que nous ? ignorant les responsabilités dont ils ne comprendraient ni la grandeur saine ni l’attrait, ni le souffle puissant qui nous enlève au-dessus de la médiocrité de notre moi.

Ils ne souffrent pas de l’exil comme nous en souffrons, je l’espère du moins pour eux…


En lui la vie faisait son œuvre, mais œuvre incomplète, car la mort devait le saisir avant qu’il eût la sage expérience des choses et de l’humanité. La mer sur laquelle il passa tant d’années le préserva de la science décevante du monde. Il n’est pas exact de dire que nous perdons nos illusions : nous en changeons. Le Brieux conserva longtemps les siennes, gardait intacts les enchantemens de la jeunesse, la foi en autrui, le respect, la bonne opinion de ses semblables ; une telle manière de voir n’est pas de notre temps, j’en conviens, mais cet optimisme est moins rare qu’on ne le pense dans les natures de cette trempe. Ce qui le portait au-dessus de l’envie, du doute blessant, des jugemens sévères, des soucis déprimans, c’était sa loyauté, une noble et rare crédulité. — N’est pas crédule qui veut ; ce sont les honnêtes, les vrais, les forts. Les habiles, jamais.

Était-il heureux de ses dons ? Recherchant passionnément le bonheur, s’épuisant dans cette course vaine ; de l’allégresse il tombait dans l’ennui, cet ennui qui, selon Bossuet, est l’inexorable fond de la vie. Pour se soustraire à un tel dissolvant, il mettait en tous ses actes une sorte de hâte. « Aimant les périls, les changemens, les hasards plus encore pour les risques à courir que pour les avantages à y trouver, » ce désir l’emportait sans calcul. Tout ce qui le faisait penser, comprendre, lui semblait désirable ; tout ce qu’il pressentait d’inconnu, il l’imaginait superbe.

A M. H. de L

Tendre ami,

Je m’embarque pour un pays incomparable. Tout y est beau, on l’appelle « le Paradis, » — non celui de Mahomet, — ni celui