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sincèrement l’établissement de la république française sur les bases sacrées de la justice et de l’humanité, parce qu’il m’est démontré que, dans les circonstances actuelles, le gouvernement républicain peut seul donner du repos et de la liberté à la France ; et, s’il faut s’abaisser dans un temps de trouble jusqu’à garantir son opinion par son intérêt, je demanderai si la femme d’un ambassadeur, qui s’est montré fortement attaché à la destinée de la France, peut former un désir contraire à la prospérité de la République. » Et elle concluait par une déclaration plus nette encore : « Je demanderai… s’il n’est pas enfin prouvé à tous les hommes qui ne vivent pas de soupçons nouveaux et de vieilles haines, qu’il n’y a plus en France, depuis la révolution du 9 thermidor, que deux partis dont on puisse compter l’influence : les amis d’une république juste et libre, auxquels tous les Français éclairés et patriotes veulent se rallier ; et les fauteurs d’une anarchie sanguinaire que tous les hommes doivent repousser. »

Quelques jours après (le 17 et le 19 prairial — 5 et 7 juin), un ami de Mme de Staël, Rœderer, directeur du Journal de Paris, revenait à la charge. A propos des Réflexions sur la paix adressées à M. Pitt et aux Français, parues à Paris depuis quinze jours, il faisait l’éloge de l’auteur, s’étonnait que Mme de Staël pût être, pour les Français, un sujet d’inquiétude : « Proclamer, exagérer le danger de sa présence nous paraît, disait-il, une offense à la majesté de la nation ! » Et à cette double question : Mme de Staël veut-elle la république ? Veut-elle la paix ? Il répondait : « Il nous a paru clairement qu’elle voulait l’une et l’autre [1]. »

Les déclarations de Mme de Staël, le certificat de Rœderer rassurèrent-ils le Comité de salut public ? Il est permis d’en douter, et sa méfiance s’accrut encore à l’égard de cette femme d’ambassadeur qui, à peine arrivée en France, sans tenir compte de la réserve que lui imposait la situation diplomatique de M. de Staël, affichait bruyamment ses opinions et se jetait dans la mêlée des partis. On croyait peu à son républicanisme de fraîche date ; on s’inquiétait de ses relations avec les émigrés et, dans le livre même que célébrait Rœderer, on remarquait un éloquent plaidoyer en

  1. Journal de Paris, 19 prairial (7 juin 1795.) — Rœderer dit que les Réflexions sur la paix ont été « publiées en Suisse et répandues dans toute l’Europe depuis plus de six mois. » Il se trompe : c’est en février que le livre parut en Suisse, imprimé à la Neuveville, et en mai à Paris.