Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/856

Cette page n’a pas encore été corrigée


Je ne sais si je vous ai raconté cette curieuse scène que je vis jadis dans la gare même de Bombay. Au moment de prendre le train, j’aperçus une suite nombreuse d’Hindous vêtus des plus riches habits. Les hommes portaient ce merveilleux costume qui semble une fidèle réplique de celui que l’on portait en France sous Louis XII et François Ier. Coiffés d’une sorte de chapeau rond et plat, dans le genre des « bonnets à la coquarde, » tous avaient la tunique demi-longue, plissée aux hanches, rappelant la « huque » ou la « demi-saye, » les caleçons collans atteignant la cheville, tout comme nos vieilles « chausses coupées. » A leur ceinture en brocard de Bagdad onde, étaient attachées les armes de main, sous leur fourreau de velours vermeil, le « Kouttar, » ce large et court poignard dont la poignée est en façon d’étrier, et le cimeterre courbe, à garde circonflexe, dont le pommeau s’évase en cupule et se surmonte d’une bielle d’attache où passent ces glands d’un si beau travail que l’on fabrique au Bengale. Tous ces gens étaient chaussés de babouches crochues dont le bec se terminait par une houppe de soie. Entre ces garnisaires de si belle mine, couverts de satins ou de damas éclatans, s’avançait un objet étrange, un meuble, ce semblait, un meuble long, étroit, pareil à une haute table habillée d’une housse en lampas cerise à liteaux d’or. Mais c’était une table qui marchait. Au vrai, il y avait sous ce poêle cinq ou six femmes environ, qui se suivaient, serrées, à la file, ainsi abritées contre les regards indiscrets. On devinait, plus qu’on ne distinguait leurs pieds blancs chargés d’anneaux et de bagues.

Retenu par cette réserve, que je n’ai jamais manqué de garder dans tous les pays asiatiques, au public comme au privé, je ne m’approchai point du cortège. Tout disparut dans un wagon réservé dont les stores de vétiver étaient soigneusement baissés. J’appris, par la suite, que c’étaient les femmes d’un nabab du Béhar qui revenaient avec leur seigneur et maître d’un voyage à Bombay.

Pour les dames de la famille Naranyassamy, la consigne était certainement moins sévère. Mais si je ne pus les voir à l’entière satisfaction de mes yeux, du moins eus-je la vue pleine et entière des deux bayadères qui firent leur apparition au plus beau moment de la fête. On venait de procéder à l’Omam, c’est-à-dire à l’effusion du beurre dans le feu sacré, et à l’Anoumdadipoudja, en l’honneur de cette Anoum Poudja Dadi, épouse légendaire du pénitent Vasichetay, femme célèbre entre toutes pour sa charité et qui mérita