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nécessairement se produire, étant données les circonstances de la Russie, mais son échec était non moins fatal, car ces déclassés n’avaient aucune classe derrière eux. Or, un parti sans classes, c’est un esprit sans matière. Marx a établi que la lutte de classe est le levier du développement social, et la lutte de classes une lutte politique pour la conquête de l’Etat ; il prouvait aussi que la lutte de classes, et les possibilités de cette lutte dépendent du développement économique, de la composition économique de la société, et de ses modes de production.

Tout à l’opposé des terroristes, les populistes avaient ajourné la lutte politique, parce qu’ils considéraient le facteur économique comme essentiel. Ils avaient exercé leur propagande parmi la classe paysanne qui forme, en Russie, l’immense majorité, et qui est toujours en lutte sourde avec la noblesse terrienne. Ils croyaient qu’il suffirait de changer la mentalité du moujik, de le délivrer de la superstition chrétienne et tsariste pour opérer la révolution sociale ; ils étaient persuadés que l’Obchtchina, institution séculaire, pourrait servir de point de départ au développement communiste : la communauté des champs et la petite industrie à domicile ne séparent pas en effet le producteur des moyens de production et semblent échapper ainsi à l’action du capitalisme. Mais la méthode d’observation scientifique, inhérente au marxisme, ruinait cette erreur qu’avaient partagée, en une certaine mesure, Marx et Engels. Axelrod, dès 1880, ne voit dans l’Obchtchina qu’une institution du passé, non de l’avenir. Sans doute la Communauté agraire avait existé partout en Europe, mais pour disparaître devant des formes supérieures de production. L’Obchtchina ne s’est maintenue en Russie que parce qu’elle est devenue un instrument de la politique fiscale moscovite, unie aux conditions d’une agriculture arriérée. Sa décadence est certaine. Elle ne peut satisfaire aux exigences d’une production du sol plus intensive, et elle ne protège pas la population paysanne contre l’expropriation fatale. Au sein même de la communauté agraire, une minorité d’exploiteurs, d’usuriers (Koulaki), constitue les élémens d’une petite bourgeoisie naissante, contre une majorité d’exploités. Comme l’ouvrier des villes, quoique plus lentement, le paysan russe est voué à la prolétarisation. Faire de la propagande dans le sens des populistes, des partisans du partage noir, c’est s’attacher à une chose qui doit périr, c’est rouler le rocher de Sisyphe. La terre paysanne, cultivée en