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— Je ne connais pas les rebelles, lui dis-je fièrement. Je suis de l’armée des Croisés.

Nous nommions l’insurrection une croisade et nous portions des croix blanches cousues sur nos uniformes. A cette réponse, les yeux du Russe lancèrent des éclairs ; il fit un pas vers moi.

— Sais-tu, cria-t-il, à quoi tu t’es exposé en tombant entre mes mains ?

— Oui, parfaitement, dis-je en montrant les deux cadavres à la potence.

— Et tu n’as pas eu peur ?

— Non, je suis d’une nation qui ne connaît pas ce sentiment.

— Tu es pourtant bien pâle.

— Oh ! répondis-je avec vivacité, ne croyez pas que ce soit la peur. J’ai été blessé, il y a six semaines, dans un combat contre les vôtres, et aujourd’hui, je sors pour la première fois.

Ici le Moscovite se mit à rire :

— Quel âge as-tu ?

— Dix-neuf ans.

— Sais-tu qu’il y a peu de Polonais qui, à ton âge, regardent la mort sans trembler.

— Je ne suis pas Polonais, je suis Français.

— Dis-tu vrai ?

— Je ne mens jamais, dis-je, en lui passant mon passe-port d’homme.

Il l’examina avec soin.

— Ceci vous sauve, dit-il, en devenant presque poli. Nous n’avons pas encore le droit de pendre les Français mêlés aux insurgés. Je vais vous faire escorter à la frontière de Silésie ; mais, si jamais vous remettez le pied sur le sol russe, vous serez pendu haut et court.

Je sortis alors, escortée par deux cosaques, véritables ours mal léchés, qui avaient ordre de me tuer au moindre geste suspect que je pourrais faire. J’eus l’agrément de les avoir pour compagnons de voyage dans un compartiment de troisième classe pendant que dura le trajet entre Myszkow et Szczakowa, c’est-à-dire pendant quatre longues heures. Je ne respirai librement qu’en posant le pied sur le sol de la Silésie. De là, j’allai rejoindre la comtesse aux eaux d’Altwasser. Puis, nous nous rendîmes à Dresde pour y passer l’hiver.

Il me fut impossible, pendant mon séjour de huit mois dans