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un maréchal des logis de dragons. Un combat au sabre s’engagea entre nous, mais j’étais tellement brisée de fatigue que je me tenais à peine en selle. Non seulement je n’étais pas capable de porter des coups, mais il me restait à peine assez de force pour parer ceux qui m’étaient portés. A un moment donné, mon bras se tendit dans une crampe terrible. En cet instant critique, j’entendis la voix du jeune Charles.

— Tenez bon une minute, lieutenant, cria-t-il, je viens !

En effet, l’héroïque enfant, bondissant par-dessus les cadavres avec son petit cheval, arrive jusqu’à moi et, d’un coup de pistolet presque à bout portant, fait mordre la poussière à mon ennemi. Mais, au même instant, je le vois pâlir et chanceler. Une balle l’avait frappé à la poitrine.

— Adieu, lieutenant, adieu frère, dit-il en se laissant glisser à terre. Je meurs pour ma patrie et mon Dieu. Ma pauvre mère, oh ! qu’elle va pleurer. Mon Seigneur et mon Dieu, ayez pitié de moi ! ajouta-t-il dans un suprême et dernier effort.

Je le chargeai sur mon épaule et l’emportai hors la mêlée sous un arbre. Là je posai ma main sur son cœur, il avait cessé de battre. Le généreux enfant martyr était mort en me défendant. Il souriait comme dans un rêve et deux larmes brillaient comme de purs diamans au bord de ses paupières closes. Je m’inclinai vers lui et le baisant au front :

— Dors en paix, pauvre enfant, murmurai-je, si je survis j’irai porter ces larmes à ta mère.

Après avoir fait signe à deux pionniers de creuser une fosse particulière pour Charles, je sautai sur le cheval d’un cosaque qui venait d’être tué et je me rejetai dans la mêlée : toutes mes forces étaient revenues. Cette surexcitation ne se calma que lorsque je sentis le froid du fer. Un cosaque m’avait frappée de sa lance au-dessus du sein gauche. Je donnai ma pensée à Dieu et tombai en serrant mon crucifix d’une main convulsive. Mon soldat, me voyant tomber, m’enleva de mon cheval et me porta dans une voiture déjà chargée de blessés. Grâce au Père Benvenuto, qui ne cessait de veiller sur moi, je revins à la vie sous le doux et maternel regard de la Mère Alexandra qui, cette fois encore, partagea sa cellule avec moi. Ma vie fut en danger pendant cinq jours, et si je n’ai pas succombé à cette affreuse blessure, c’est aux soins touchans dont je fus l’objet que je le dois. Une nuit mon secret faillit être découvert. La mère Alexandra, appelée ailleurs, avait confié à une