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cent pas. Ceux des tirailleurs et des zouaves qui avaient des fusils à deux coups devaient réserver leur second coup pour riposter aux Russes pendant que ceux qui avaient des fusils de munition rechargeraient leurs armes. En cas de confusion ou de déroute, je devais aller avec mes uhlans charger les fuyards et faire replier ma colonne de chaque côté derrière les fusiliers. Cette manœuvre se répéterait tant qu’il y aurait des combattans. Les dispositions prises et chacun à son poste, on attendit l’ennemi dans un silence recueilli.

Quand les premiers pelotons, qui marchaient par masses serrées, se furent avancés jusqu’à la portée voulue avec cette précision automatique qui distingue le soldat russe, le cor du milieu s’éleva aigu et sinistre, les détonations éclatèrent dans les rangs polonais et une centaine de Russes mordirent la poussière. Ceux qui suivaient reculèrent effrayés, et, malgré les appels réitérés, un grand nombre se débandèrent et ceux-là tombaient sous la faulx des Kossinierz ou de mes uhlans. Les Russes, à leur tour, firent alors une décharge : une vingtaine de Polonais tombèrent. A ce moment les deux cents sacrifiés fondirent sur les Moscovites, firent une immense trouée dans leurs rangs et se ruèrent sur les canons. Prompt comme l’éclair, le comte K… et mon vieux brave Zeromski plantèrent leurs poignards dans les lumières des pièces. K… voulut enfoncer le sien avec un fusil, une première balle lui cassa le bras, une seconde lui fracassa la tête. Zeromski eut le crâne brisé par une crosse de fusil et tomba foudroyé au moment où, ayant encloué un canon, il levait sa rogatka en criant : Niech zije Polska (vive la Pologne) !

Nous n’avions pas assisté de sang-froid à l’horrible massacre de ces deux cents martyrs, et tous, d’un commun accord, nous nous étions jetés dans les rangs ennemis. La voix des chefs n’était pas entendue ; on se battait corps à corps avec une fureur égale des deux parts. Par moment, lorsque les Polonais, cédant au nombre, étaient refoulés, les artilleurs rechargeaient leurs pièces à la hâte, et, lorsque nos soldats revenaient à la charge, la mitraille les refoulait à bout portant. Mais on ne songeait plus à se préserver et à se couvrir, on se précipitait sur l’ennemi avec fureur, on le frappait avec rage. Les officiers, comme les soldats, étaient forcés de disputer leur vie, car toute tactique et toute stratégie étaient devenues inutiles et impossibles.

Dès le début, eu me jetant d’ans la mêlée, je fus attaquée par