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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/669

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confrères les Russes, l’officier passa sans nous inquiéter. Mais le dernier cosaque de la bande s’approcha de ma voilure : « Monseigneur, me dit-il, avec cette obséquieuse servilité des gens habitués à courber l’échine, donnez-moi, je vous prie, quelques kopecks pour boire à votre santé. »

Dans l’état de surexcitation où je me trouvais et heureuse d’être quitte à si bon compte, je lui jetai trois ducats. Le pauvre diable fut si émerveillé de ma générosité qu’il s’empressa de me remercier à la cosaque, c’est-à-dire en me baisant les pieds, me traitant de seigneur très éclairé, clairvoyant, prince, duc, etc. Ce moment fut terrible pour moi : les armes étaient dans la paille sous mes pieds, le moindre mouvement pouvait les faire résonner. Dieu ne le permit pas et le cosaque, après mille simagrées, alla rejoindre ses compagnons, après avoir encore appelé sur ma tête toutes les bénédictions de saint Serge et de saint Nicolas.

Au commencement de septembre, le général Iskra fut attaqué par une forte division. Nous sommes envoyés vers lui au nombre de cent. Les Russes sont défaits, et nous perdons dans cette bataille M. Vigani, notre médecin italien et M. Loneau, officier d’artillerie français. Pendant la nuit, les Russes, qui avaient eu du renfort, reviennent à la charge ; nous sommes trop fatigués et trop faibles en nombre pour accepter le combat. Nous nous replions sur Pradla. Dans le désordre de cette retraite nocturne, le cheval d’un soldat que je montais fit un faux pas et s’abattit ; mes revolvers étaient déchargés et je n’avais plus la force de me servir de mon sabre, car une de mes jambes était prise sous le cheval, ce qui paralysait tous mes mouvemens. Un cosaque arriva sur moi, au triple galop. Persuadée que ma dernière heure est sonnée, je recommande mon âme à Dieu et baise mon crucifix.

— Rends-toi, insurgé ! me criait-il en mauvais polonais.

— Un Français meurt, mais ne se rend pas, répondis-je. Mon ennemi hésita un moment, puis il abaissa son sabre déjà levé sur ma tête.

— Écoute, me dit-il, en Crimée, un Français qui me tenait à sa merci m’a laissé la vie sauve. Je ne te tuerai donc pas, mais donne-moi tout l’argent que tu as.

Je lui jetai ma bourse qui contenait une vingtaine de roubles. Le cosaque m’aida à me relever.