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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/668

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dites-lui que son fils est mort en chrétien et en brave. » Incapable de répondre, je tire mon crucifix et le lui présente. Il fait un effort, le baise avec ferveur, fait le signe de la croix et expire les yeux levés vers le ciel.

Notre détachement était alors en pleine déroute. En vain j’essaie de rallier nos soldats : ils fuient en désordre. Avec quelques hommes dévoués, je parviens du moins à protéger la retraite. Pendant que nous nous retirons, un cosaque, la lance en arrêt, arrive sur moi à franc étrier. Je venais de tirer mon dernier coup de pistolet. D’une main je serre mon crucifix, de l’autre je pare avec mon sabre le coup qui m’est porté. La lance dévie, elle entre dans le haut de la manche de mon uniforme et ressort au des sans avoir effleuré les chairs. Si j’avais douté des miracles, celui-ci aurait suffi à me convaincre.

Dans ce terrible combat, nous avons perdu, outre Chabrol les, le major Zachowski, les capitaines Piotrasz-Kiensuz et Krasinski. C’est à la suite de cette journée que je fus nommée lieutenant des uhlans.

Chargée un jour d’un transport d’armes, j’avais entassé au fond d’une briczka une vingtaine de fusils Lefaucheux, autant de sabres et une cinquantaine de revolvers. J’étais en civil et mon soldat d’ordonnance, Badecki, me tenait lieu de cocher. Nous croyions la route parfaitement sûre : quelle fut notre épouvante lorsque nous vîmes s’avancer vers nous un escadron de cuirassiers russes et de cosaques. Il était trop tard pour songer à retourner en arrière. Un frisson parcourut tout mon être. C’était la mort qui venait à nous, non pas la mort glorieuse des champs de bataille, telle que je l’avais rêvée, mais la mort des traîtres : le premier arbre venu allait nous servir de potence.

Je jetai vers le ciel un regard tout chargé d’angoisses et de prières. C’était un appel suprême à toutes les puissances célestes. Cela fait, je devins plus calme.

L’officier qui commandait le détachement me demanda qui j’étais et où j’allais. Je réponds que j’étais le précepteur allemand de la princesse S… (une Russe), que je me rendais à Kielce pour y acheter des livres. Mon mensonge fut renforcé par un certain accent qui sentait son berlinois d’une lieue et comme, à cette époque, les Prussiens étaient en odeur de sainteté auprès de leurs