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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/662

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Ici un flot de sang faillit étouffer le pauvre blessé. Lorsqu’il fut plus calme, il reprit :

— D’où êtes-vous et comment vous nommez-vous ?

— Je suis Français et me nomme Michaël, répondis-je en rougissant.

Ici le général détacha de son doigt la bague du commandement au cachet sinistre [1].

— Prenez-la, me dit-il, et jurez-moi de ne pas quitter mes soldats avant qu’un autre chef, nommé par le Comité, soit venu se mettre à leur tête. C’est le dernier vœu d’un mourant. Mon enfant, vous ne refuserez pas.

— Non. Je vous le promets, mon général, à une condition : c’est que vos soldats serviront d’escorte à la comtesse L… qui se rend en exil.

— Quoi ! la femme d’Arthur ?

— Elle-même, général, et c’est pour demander votre protection pour elle que j’ai accepté la mission qui m’amène ici.

— Merci, mon enfant, merci pour elle et pour moi. Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers les officiers qui, muets et sombres, se tenaient dans le fond de la tente, vous obéirez à ce jeune homme. C’est mon dernier ordre, c’est ma dernière prière, et tant qu’il combattra à la tête de la colonne, lui, un étranger, vous n’oublierez plus, je l’espère, que la cause pour laquelle vous combattez est une cause sacrée, la plus sainte des causes, celle de la religion et de la patrie.

Les officiers baissèrent la tête sous ce reproche, le seul que leur adressât ce héros qu’ils avaient lâchement laissé assommer. Après une nouvelle faiblesse qui s’était emparée de lui, Boncza me fit signe de m’approcher. Je me penchai vers lui.

— Si la mort vous épargne, allez dire à ma pauvre mère comment je suis mort. Consolez-la, remplacez-moi auprès d’elle, car elle n’avait que moi au monde.

Ici une larme vint obscurcir le regard du pauvre mourant, qui détourna les yeux pour cacher cette émotion à ses officiers. Le

  1. Le manuscrit de Mlle Lix ne donne pas de détails sur ce cachet ; mais comme les chefs avaient toute latitude pour l’organisation, tant en ce qui concerne l’habillement des soldats que l’administration en général, il est à supposer que cet objet avait un caractère tout personnel.