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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/661

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un sabre sur une briczka et me tournant vers les soldats encore indécis et hésitans :

— Lâches ! leur criai-je, si vous avez pu laisser massacrer votre chef, ne permettez pas au moins que son cadavre témoigne de votre honte en tombant entre les mains de vos ennemis. Venez donc le délivrer ou laver dans votre sang la tâche que vous venez d’imprimer au vieil honneur polonais !

En disant ces mots, je recommandai mon âme à Dieu, dans un regard vers le ciel, et je me jetai impétueusement dans la mêlée, suivie par tous les soldats que mon appel avait fait sortir de leur torpeur. Le sifflement des balles, l’odeur de la poudre, les cris des blessés et des mourans et, plus que tout cela, les clameurs des Russes m’avaient jetée dans une terrible surexcitation nerveuse, une sorte de douloureuse colère. Chaque fois que je me levais sur mes étriers et que je laissais retomber mon bras, un homme allait mordre la poussière. Je ne cessai de frapper que lorsque je vis les Polonais chasser devant eux les Russes complètement vaincus. Je sortis alors comme d’un pénible cauchemar et j’eus un mouvement d’inexprimable horreur en considérant les cadavres d’hommes et de chevaux nageant dans leur sang, et je jetai avec dégoût mon sabre fumant. Au même instant un officier d’ordonnance arriva sur moi bride abattue :

— Monsieur, me dit-il, le général demande à vous voir.

— Votre général ! Mais je l’ai vu tomber dans la mêlée. Il n’est donc pas mort ?

— Pas encore ; mais les blessures sont mortelles et il n’y a aucun espoir de le sauver.

Je suivis l’officier dans une tente où le général était couché sur un lit de camp. Son visage était littéralement haché de coups de sabre, une balle avait traversé sa poitrine et un chirurgien, penché sur lui, cherchait à arrêter le sang qui s’échappait en flots noirâtres de cette plaie béante. Je me découvris et m’inclinai profondément devant ce héros martyr.

— Monsieur, me dit-il d’une voix si faible que je dus me baisser pour l’entendre, je ne vous connais pas et ne me rappelle pas vous avoir jamais vu ; mais, qui que vous soyez, que Dieu vous bénisse pour ce que vous venez de faire ! À mes soldats vous avez épargné le déshonneur, à moi une douleur suprême qui eût empoisonné mes derniers momens.