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mais sans doute le salaire militaire, comme tous les autres, était très élevé. La vie humaine, quoiqu’on la respectât peu durant cette anarchie de la guerre de Cent Ans, où il n’en coûtait guère de la prendre pour rien, se vendait à merveille lorsqu’on la payait.

Plus tard, elle avait si bien baissé de prix, qu’au début du ministère de Richelieu on levait un soldat pour une somme équivalente à un mouton ou à 30 litres de blé, — deux marchandises de valeurs aujourd’hui différentes mais identiques en ce temps-là. — En comparant les 2.000 fr. que coûtait sous Napoléon III, vers 1870, l’achat d’un remplaçant, d’un « homme, » disait-on, avec les 15 fr. d’une prime d’enrôlement en 1630, on remarque que le soldat volontaire avait, dans notre siècle, singulièrement renchéri, tandis que la paie de l’officier s’était réduite ; deux faits corrélatifs d’ailleurs l’un de l’autre.

Moyennant 15 fr., la municipalité de sa garnison fournissait à Bassompierre des recrues tant qu’il en voulait ; ce bon marché excessif ne dura pas. La prodigalité du duc de Lorraine amena une hausse sur nos frontières de l’Est et surtout la prolongation de la lutte avec l’Autriche fit monter à 50 fr. en moyenne, au temps de Mazarin, le tarif des engagemens. Ce fut tout autre chose durant les longues campagnes de Louis XIV. Pour trouver des miliciens de bonne volonté, en 1689, il faut les payer 115 fr. en Saintonge, 350 fr. en Seine-et-Oise. Vienne la guerre de la Succession d’Espagne, les moindres primes d’enrôlement (1701-1706) sont de 270 fr. en Limousin et vont jusqu’à 600 fr. aux environs de Paris. Le service exigé n’est pourtant que d’un ou deux ans et le travail, au village, n’est guère lucratif. Sous Louis XV, dans les années pacifiques du ministère de Fleury, on levait pour 140 fr. et même pour 80 fr., les soldats qui allaient servir quatre ans à l’armée d’Italie.

A la veille de la Révolution on voyait à Paris, au bas du Pont-Neuf, nombre de boutiques de « racoleurs. » Sur l’enseigne de l’une d’elles était peint le vers de Voltaire :

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

L’adage, en 1789, semblait depuis longtemps avoir cessé d’être vrai, et même vraisemblable ; bien qu’il dût se vérifier une fois encore, dix ans après, de la façon la plus éclatante. D’ailleurs les héros que ces recruteurs, agitant leurs sacs d’écus en criant :