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oubliait en chemin quelques-uns de ses personnages, mais toujours ces personnages, héros ou comparses, dès qu’ils entraient en scène, révélaient un caractère qui n’était qu’à eux, et le conservaient, immuable, tout au long de leur rôle. Et lorsque à ce don étonnant d’individualisation (que notre Balzac a seul possédé au même degré), lorsqu’on y ajoute le don, plus étonnant encore, qu’avait Shakspeare de changer en poésie tout ce qu’il touchait, on tient là, je crois bien, les deux élémens principaux de sa véritable grandeur. Hélas ! tous les deux nous échappent inévitablement dans les adaptations théâtrales que l’on s’obstine à tenter, chez nous, des drames shakspeariens. Le parfum poétique des mots s’évapore, sous la traduction même la plus fidèle ; la nécessité de resserrer l’action interdit aux personnages de se mouvoir librement devant nous, avec le relief et l’accent qui leur appartiennent en propre ; et ainsi l’idée que nous nous faisons de Shakspeare est à peine moins incomplète que celle que nous nous ferions de Richard Wagner, si l’on s’avisait de représenter sur un théâtre, sans aucune musique, les beaux poèmes de Tannhauser, de Lohengrin, ou de Parsifal.

Comment espérer, par exemple, qu’une traduction ou une adaptation nous rende jamais le charme délicat de ces jeunes femmes, qui sont peut-être ce qu’il y a de plus personnel et de plus parfait dans l’œuvre tout entière du poète anglais ? Parfois ces jeunes femmes ne font que passer, sur la scène, et tout leur rôle ne consiste qu’en une centaine de vers, qui, eux-mêmes, privés de leur mélodie, risquent de nous sembler assez insignifians : mais c’est que, dans le texte original, tous les vers qu’elles ont à dire ne sont que mélodie, comme aussi leurs silences, comme la manière dont elles vont et viennent, légèrement, à travers l’intrigue. Les jeunes femmes de Shakspeare ! il faudrait tout le génie d’un Musset pour les transporter sur la scène française. Depuis Juliette jusqu’à Miranda, combien elles sont diverses et cependant pareilles, avec quelle délicieuse variété de rythmes s’exhale la musique ; de leurs petites âmes ! Et puisque les caractères complexes d’un Hamlet ou d’un Jago sont de trop gros morceaux pour s’accommoder d’être définis en passant, et puisque, d’autre part, les patientes recherches de M. Gray ont échoué à nous rien révéler de ce que fut, dans la réalité, la femme de Shakspeare, je voudrais essayer du moins de dessiner sommairement, d’après M. Bradley, les figures de trois des plus célèbres d’entre ces créations de la fantaisie du poète : Ophélie, Desdémone et Cordélia.

On a quelquefois reproché à Shakspeare d’avoir trop laissé dans