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professeur, consciencieux et volontiers pesant, procédant à son exposition par les voies les plus banales, avec force divisions et subdivisions scolastiques. Or il se trouve que son livre, aussitôt, a été accueilli des lettrés et du public anglais avec autant de curiosité que si les tragédies qu’il analysait étaient analysées là pour la première fois ; et il se trouve qu’en effet chacune de ses observations nous frappe tout autant que si jamais encore personne ne nous avait entretenus du caractère d’Hamlet, de Iago, ou de Cordélia. C’est ainsi : le génie de Shakspeare nous demeure si mystérieux que, sans cesse, nous sommes prêts à en entendre des interprétations différentes, sauf, du reste, à devoir reconnaître ensuite que l’énigme subsiste tout entière. Que demain un autre critique nous définisse d’une autre façon le caractère des héros de Shakspeare : nous le suivrons à son tour, oubliant les définitions de M. Bradley ; et toujours, par-delà ces commentaires, les poèmes de Shakspeare continueront à nous imprégner profondément de leur vivante beauté, sans que nous sachions au juste d’où ils tiennent leur pouvoir éternel de nous toucher et de nous ravir.

Je ne puis malheureusement pas songer à résumer ici, en quelques lignes, la riche matière des conférences de M. Bradley. Je le puis d’autant moins que ces conférences, comme je l’ai dit, sont faites surtout d’une série de portraits, et dont chacun nous apparaît isolément, reconstitué d’ailleurs avec un soin et un détail infinis. Mais cela ne signifie point que ces portraits, par la façon même dont ils sont présentés, n’aient bien des choses à nous apprendre sur l’art de Shakspeare, ses idées, ses méthodes, et ses procédés habituels de composition. Ils nous apprennent, notamment, avec quelle intensité prodigieuse de vie le poète créait, dans son cerveau, chacune des figures, grandes et petites, dont il avait besoin pour l’action de ses drames : car, de la cinquantaine des personnages que M. Bradley fait défiler devant nous, il n’y en a pas deux qui se ressemblent ; et tous nous offrent un caractère si nettement accusé que les premiers mots qu’ils disent, avec le ton particulier qu’ils y joignent, nous permettent aussitôt de prévoir l’attitude qu’ils garderont jusqu’au bout de la pièce. Cette faculté de concevoir d’emblée le type vivant de ses figures était au reste, évidemment, un don instinctif et spontané du génie de Shakspeare. Souvent le poète improvisait ses pièces, les modifiait après coup, y introduisait des épisodes qui, sans qu’il s’en aperçût, se trouvaient en contradiction avec d’autres faits exposés antérieurement ; il écrivait son Othello de telle sorte que l’action des quatre derniers actes semblait Dürer tantôt plusieurs semaines, et tantôt un seul jour ; dans le Roi Lear, il