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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/947

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Nous cherchons un poète, le plus prodigieux évocateur de vie poétique qu’il y ait eu jamais : et nous apercevons un bourgeois qui arrondit son domaine, ou qui vide des cruches de bière avec d’autres bourgeois de sa sorte. Tout au plus trois lignes du poète Ben Jonson nous laissent-elles entrevoir un léger profil du vrai Shakspeare, « honnête, d’une nature ouverte et libre, avec une excellente fantaisie, des idées braves, et des expressions d’une douceur charmante. » Voilà, ou à peu près, l’unique renseignement intéressant que nous ayons sur la vie de ce grand homme ! Et « tout le reste est silence : » quelques documens inutiles, quelques vagues on dit péniblement recueillis à Stratford ou à Londres, et dont on n’est pas même sûr qu’ils se rapportent au poète plutôt qu’à tel de ses confrères ou de ses parens.

Mais, si mystérieuse que soit la personne de Shakspeare, combien le mystère de son génie est plus étrange encore ! Je ne crois pas qu’il y ait, dans aucune littérature, un poète, — ni Dante, ni Molière, ni Gœthe, — dont l’œuvre ait été plus abondamment étudiée que la sienne. D’énormes bibliothèques ne sont remplies que d’ouvrages consacrés à l’analyse et à l’explication de ses pièces. Les moins importantes de ces pièces, les plus insignifians des personnages qui s’y trouvent, ont servi de sujet à des travaux innombrables, en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, dans le monde entier. Et cependant, après tout ce que l’on a dit déjà de l’œuvre de Shakspeare, tout reste en à dire : le génie du poète ne se cache pas à nous, comme sa personne, mais nous avons presque l’impression qu’il garde, et nous cache le secret de l’action merveilleuse qu’il exerce sur nous.

C’est de quoi un livre récent de M. Bradley, professeur de poésie à l’Université d’Oxford, vient de nous fournir un nouveau témoignage. M. Bradley a recueilli, dans ce livre, une série de conférences faites par lui, à ses élèves, sur les quatre grandes « tragédies » de Shakspeare, Hamlet, Othello, le Roi Lear et Macbeth. Sans s’occuper le moins du monde des origines de ces tragédies, ni de leur date, ni des diverses questions biographiques, historiques ou philologiques qu’elles soulèvent, il s’est contenté de prendre, l’un après l’autre, les divers personnages qui y figurent, d’examiner le rôle qu’ils jouent dans l’intrigue, et de définir les traits essentiels de leur caractère. En d’autres termes, il a fait ce que des milliers de critiques avaient fait avant lui ; et j’ajoute qu’il ne se pique pas d’apporter à son étude un seul document inédit, ni non plus d’être un styliste, et de renouveler son sujet par l’originalité de sa forme : c’est au contraire, essentiellement, un