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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/889

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l’ingénuité dans son cœur. Ce singulier contraste explique les jugemens opposés que ses contemporains portent sur d’Alembert. Sec, froid, caustique, d’une ironie mordante, tel il paraît aux gens qui le voient en passant et ne le jugent qu’à la surface ; tandis qu’avec ses vrais amis, — rares, il est vrai, car il ne prodigue pas ce titre, — il est, sinon démonstratif, au moins réellement affectueux, dévoué, et d’un zèle agissant : « Personne ne s’intéresse plus vivement au bonheur ou au malheur de ses amis ; il en perd le sommeil et le repos, et il n’y a pas de sacrifice qu’il ne soit prêt à leur faire [1]. »

Dans son commerce avec les femmes, nous retrouvons les mêmes contradictions. Sa pauvreté, son isolement, son goût passionné du travail, lui avaient fait une adolescence chaste, presque étrangère aux tentations, éloignée en tous cas des dissipations ordinaires à ses jeunes compagnons d’école. Un peu plus tard, au temps de ses succès mondains, si son cœur s’éveilla, comme il semble prouvé, l’éveil resta discret et presque silencieux. C’est que cet intarissable causeur, si brillant et si plein de verve dans un souper nombreux ou dans un cercle d’auditeurs, dès qu’il était en tête à tête avec une des belles dames qu’il éblouissait tout à l’heure, devenait gauche, hésitant, emprunté, d’une timidité maladroite, décontenancé au moindre mot, prêt à battre en retraite à la plus légère résistance. Il est vrai qu’il ne rencontrait que peu d’encouragemens. Non que son extérieur eût rien de répulsif : petit, fluet, mais de tournure bien prise, les traits de son visage, au moins dans sa jeunesse, étaient de ceux « dont on n’a rien à dire, soit en bien, soit en mal, » et sa physionomie ouverte, qu’éclairaient deux yeux vifs, d’une malignité spirituelle, n’était pas dépourvue d’un certain agrément [2]. Le fait certain pourtant est qu’il ne plaisait guère aux femmes. A l’âge de trente-sept ans sonnés, qu’il comptait à l’époque où il entre dans cette histoire, la seule conquête qu’on lui connût était la fille de sa nourrice, la demoiselle Rousseau, « une petite péronnelle » dont un moment il eut « la tête tournée [3], » et qui fut sensible à sa flamme. Encore cette passion

  1. Portrait, etc.
  2. Ainsi le représente l’admirable portrait de Latour, qui se trouve au musée ’ de Saint-Quentin, et qui date de l’année 1753, c’est-à-dire précisément de l’époque où d’Alembert paraît dans l’histoire de Mlle de Lespinasse.
  3. Lettre de Duché à Mme du Deffand, du 11 octobre 1753.