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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/88

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la voiture exigeait une longue réparation, et je devais à tout prix arriver avant la nuit noire. J’avisai une assez belle ferme et je demandai au paysan de me conduire à la ville. Il prétexta que son cheval avait mal au pied, et toutes mes insistances, voire l’appât d’une pièce de cinq francs, ne purent vaincre son refus. Le crépuscule tombait. Que devenir dans ce village avec mon cheval hors de service et mon essieu rompu ? J’entrai chez le Juif. Son auberge était la seule maison ouverte, la seule où je fusse assuré d’un bon accueil. Je n’y étais pas assis que, s’avançant et me saluant jusqu’à terre, le gaillard me dit : « Votre Seigneurie est bien ennuyée. Votre Seigneurie voudrait arriver à la ville avant la nuit noire. Votre Seigneurie est ingénieur, et ses chefs attendent Votre Seigneurie. » Je ne m’étonnai point qu’il sût aussi bien que moi qui j’étais, où j’allais et pourquoi j’y allais. Autant vaudrait s’étonner que le Pruth se jetât dans le Danube ! Tant qu’il y aura un voyageur et un Juif sous le ciel, le Juif connaîtra le nom, l’âge, les fonctions, la provenance, l’itinéraire et le but du voyageur. C’est une loi de la nature encore mal expliquée, mais admirablement observée. Je lui répondis donc : « En effet, Ma Seigneurie est désolée. Comme tu l’as dit, mes chefs m’attendent, et je ne trouve ni cheval ni voiture. » Il sourit doucement. « S’il plaît à Votre Seigneurie que j’en fasse mon affaire, dans une heure d’ici Votre Seigneurie sera à la ville. — Soit. Combien ? — Ce sera quatre francs pour Votre Seigneurie. » Il s’éclipsa, et, dix minutes après, je n’en crus pas mes oreilles, quand un bruit de voiture s’arrêta devant l’auberge. En dix minutes, il avait décidé un paysan, et le paysan avait attelé ! C’était prodigieux, et je ne fus pas éloigné de penser que mon Juif était sorcier, qu’il avait prévu mon accident et tenu prête une carriole. Mais ma surprise se changea en stupeur, lorsque je reconnus dans l’homme qui conduisait la voiture le même paysan qui m’avait si obstinément refusé, et dont le cheval prétendu boiteux se mit à trotter allègrement.

— Voilà une preuve de fascination, interrompit le petit monsieur en hochant la tête.

— Ne vous hâtez pas de conclure, poursuivit l’ingénieur. Quand nous fûmes hors du village, je demandai au paysan qui se taisait : « Combien le Juif te donne-t-il pour me mener à Vaslui ? — Trois francs, répondit-il. — Tu es donc fou ! m’écriai-je. Je t’en offrais cinq. Voyons, explique-toi. » Et il s’expliqua