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les écueils, et, sous la main de leurs flotteurs, se jouent des rocs et des rapides. Ce sont les jeux du cœur de l’été. Piatra entend leurs rires. Là-haut, dans ces montagnes bleues, la race est plus saine, l’homme plus énergique ; les femmes savent encore se parer des beaux costumes d’autrefois. Et, comme les villes ont souvent l’âme de leurs rivières, Piatra aime les secousses du plaisir et les rêves légers qu’emporte la vie.

Mais, le samedi soir, Piatra est morose, ou, pour mieux dire, Piatra a la physionomie de ces masques dont tout un côté sourit et dont l’autre se renfrogne. Ce n’est pas que les magasins soient fermés, puisqu’on a fait ses provisions la veille et que d’ailleurs, à la tombée de la nuit, le sabbat terminé, quelques boutiques allument, et qu’enfin les cafés et les confiseries restent ouverts. Ce n’est pas non plus que les musiques se taisent, car dans le délicieux petit jardin public, que la Bistritza éclaire à l’électricité, l’orchestre des tsiganes mène un glorieux tapage. Mais le Piatra roumain s’estime engagé d’honneur à quitter le trottoir au Piatra israélite et à lui abandonner le concert. Et le Piatra israélite n’a pas l’air de sentir le moins du monde l’excès de délicatesse du Piatra roumain. Point de souquenilles ni de sordides lévites ; rien de « ces sacs de cuir noir roulés dans l’huile et le cambouis, » comme un voyageur définissait autrefois les Juifs moldaves : une société pimpante, des toilettes claires, les hommes très corrects, les femmes très coquettes, une multitude de jeunes filles qui réalisent l’expression roumaine « que leur corps a été passé par un anneau » et dont les yeux en amande justifient la présence de quelques officiers égarés en ce monde sémite. C’est pour lui que les tables sont dressées devant le kiosque illuminé ; pour lui, que les tsiganes tirent de leurs violons des sons qu’ils semblent arracher de leur âme.

Je suis absorbé dans une allée sombre par deux promeneurs qui rôdent autour de la fête d’un air aussi lamentable que deux pêcheurs à la ligne autour de leur place indûment occupée. Ils me connaissent de ouï-dire et sont heureux d’avoir un étranger témoin de leur infortune : « Vous le voyez, gémit l’un ; ils nous ont pris nos chaises, nos tables … Nous ne pouvons même pas boire un bock le samedi soir, en écoutant la musique ! Tout est à eux, tout. — Ce n’est encore rien, dit l’autre : mais ils m’ont pris mon nom ! — Ils vous ont pris votre nom ? — Eh ! n’ont-ils pas l’habitude de changer leur nom allemand en nom roumain ? Je