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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/83

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vous pourrez dire que nous soignons les Juifs et gratis. Il n’est pas inutile de l’observer, puisqu’on nous traite de persécuteurs. Voici une vieille Juive qui a le corps perclus de rhumatismes.

Je lui demandai si la population israélite souffrait aussi de la pellagre. — « Non, me répondit-il, l’Israélite a bien plus d’hygiène que le paysan roumain, et une alimentation beaucoup plus saine. Il mange de la viande et ne boit pas. Qu’un de ses enfans tombe malade, le Juif court chercher le médecin et dépense, s’il le faut, jusqu’à ses dernières économies. C’est une des raisons qui vous expliquent que l’accroissement des Juifs en Moldavie, depuis 1850, est d’environ cent pour cent, tandis que celui des Moldaves ne dépasse pas soixante. Et nos paysans n’ont pourtant à payer ni le docteur ni les remèdes ! Il est vrai que nous ne sommes pas assez nombreux, mais ils ne songent guère à s’en plaindre. Ils font si bon ménage avec la maladie qu’ils ont toujours peur de la contrarier. »

C’était l’heure de la consultation. Son antichambre se remplissait de détresse et d’angoisse. — « Ah ! me dit-il, ceux-là n’en peuvent plus. Et je vais être obligé de les repousser ! Je n’ai qu’un lit de disponible. Quelle misère ! »

Il me serra la main, et, d’un air de tristesse qu’il n’avait pas au chevet de ses malades, il entra dans son cabinet.

ii. — un bachelier de moldavie

Je quittai à regret le sous-préfet de Neamtsu et sa charmante femme, directrice de l’École, qui m’avaient si gracieusement accueilli dans leur petite maison tapissée de fleurs ; et, recommandé à leur collègue de Piatra, je partis en voiture pour le chef-lieu du district. Le hasard me donna comme compagnon de route le fils d’un pope, un gros étudiant campagnard dont la conversation me divertit extrêmement. Avec cette douce familiarité qui est un des attraits de la vie roumaine, il me mit la main sur le bras et me dit : « Connaissez-vous M. Jaurès ? En voilà un homme que j’aime ! Et M. Guesde ? Et M. Combes ? Oh ! M. Combes ! je l’aime encore plus. Quels hommes ! Êtes-vous heureux en France de les avoir ! — Vous n’en avez pas idée, lui dis-je. Mais il me semble que vous êtes socialiste. » Il m’expliqua que, s’il ne l’était pas encore, il avait bonne espérance de le devenir.