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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/82

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reur et de pitié, ce fut le spectacle d’une salle de pellagreux.

Cette terrible maladie des campagnes roumaines et surtout moldaves frappe indifféremment l’homme, le vieillard ou l’adolescent. Elle se tient embusquée sous le toit pourri des chaumières ; elle égrène de ses doigts empoisonnés le maïs des années mauvaises ; elle guette le paysan à la sortie des auberges. Avant de le terrasser, elle se fait souvent sa compagne et marche des années et des années dans son ombre. Elle n’est pas pressée ; elle est même paresseuse. Son premier contact laisse de petites gerçures, et d’avoir mordillé la peau lui suffit. L’automne vient : elle se repose. L’hiver, elle dort. Toute la famille est là, tassée autour du poêle en terre. La pellagre dort sur le lit des parens ou des enfans, et ne gêne personne. Cependant le jeune homme est pris, sans cause apparente, d’un vertige de lassitude qui lui décolore la vie. La mère regarde ses petits et, le cœur vide, se sent très loin d’eux. Le vieux qui remâchait ses souvenirs s’aperçoit qu’ils ont perdu leur saveur. Les yeux ne se tournent plus vers l’horizon pour y épier les indices du printemps : ils s’attachent obstinément au sol noir de la chaumière, comme si tout l’avenir y germait. Cela ne dure pas. On secoue ce malaise. On se dit : « C’est la faute de la bise que nous envoie la Russie. » La Russie est innocente : le souffle de la pellagre endormie s’est un instant mêlé à leurs haleines. Et quand le printemps sourit, elle se réveille. Elle s’étire aux premiers bourgeons. Le paysan la trouve derrière ses bœufs, et ses sandales lui pèsent comme des souliers de plomb. De jour en jour plus morne et plus hébété, il porte en lui une effrayante solitude où se lève le fantôme du suicide. Ses regards sont immobiles et ternes. Ses lèvres ne se desserrent qu’à la rencontre du verre d’eau-de-vie. Et l’ivresse ne le détache pas de son silence. Le maïs dont il fait presque sa seule nourriture, — le malheureux se réserve d’ordinaire son plus mauvais maïs et vend le meilleur, — l’abus de l’alcool, l’observance de tous les jeûnes, l’ignorance de l’hygiène, l’acheminent à cette salle d’hôpital où j’ai vu des femmes, des hommes, un enfant, la prunelle fixe, les lèvres soudées, plus rigides que des morts, le drap relevé jusqu’au menton et comme hallucinés par sa blancheur de suaire. J’ai visité des maisons de fous, et je n’ai pas souvenance d’avoir surpris si visiblement dans les yeux de l’homme l’idée de sa propre destruction.

— Tenez, me dit le médecin en continuant sa promenade,