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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/681

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I

Son père, un des négocians les plus considérables de Saint-Malo, l’avait d’abord destiné au commerce. Mais ni ses goûts, ni sa première éducation ne le prédisposaient aux affaires. Ayant grandi dans une sorte de sauvage liberté, en l’absence de toute règle et de toute direction ; habitué à errer, selon sa fantaisie, tantôt sur la grève déserte, tantôt à travers les bois, promenant partout les rêves de sa fiévreuse imagination, il devait mal se plier à l’ordre et à la régularité d’une maison de commerce. Il fit cependant dans celle de son père un stage assez prolongé, de l’année 1797 à l’année 1804 ; et pendant tout ce temps il se consuma de tristesse et d’ennui. Sa seule distraction était la lecture, et il s’y livrait avec passion, dévorant indistinctement les poètes, les romanciers, les philosophes ; annotant les œuvres de Malebranche aussi bien que celles de J.-J. Rousseau. « Je ne me suis jamais senti bien en ce monde, écrivait-il plus tard, j’en ai toujours désiré un autre ; et quand je détournais mes regards du seul où nous devions espérer la paix, mon imagination, jeune encore, en créait de fantastiques, et ce m’était un grand charme dans ma solitude ; sur le bord de la mer, au fond des forêts, je me nourrissais de ces vaines pensées, et, ignorant l’usage de la vie, je l’endormais en berçant dans le vague mon âme fatiguée d’elle-même [1]. »

La religion était en grand honneur au foyer paternel. Mais c’est à peine si le jeune rêveur partageait encore les croyances des siens. Ses lectures lui avaient laissé dans l’esprit un tel fonds d’objections contre le dogme catholique qu’il était arrivé à l’âge de vingt ans sans avoir pu se décider à faire sa première communion. « Le christianisme, a dit très justement Sainte-Beuve, était devenu pour le bouillant jeune homme une opinion très probable, qu’il défendait dans le monde, mais qui ne gouvernait plus son cœur, ni sa vie [2]. »

Ainsi livré à lui-même, en proie aux troubles mystérieux d’une âme impressionnable et tendre, Lamennais ne pouvait guère se défendre d’aimer. Il aima en effet, et n’en fut pas plus heureux. On a raconté que l’objet de sa passion fut une de ces

  1. A. Laveille, Lamennais inconnu. Lettres à Benoit d’Azy.
  2. Portraits contemporains.