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que ce qui faisait la force réelle du complot était moins la participation directe de quelques-uns que la connivence secrète de presque tous. Cicéron le fait bien comprendre dans un passage très significatif de la seconde Catilinaire. Il veut y faire une énumération aussi complète que possible de ceux qu’il regarde de quelque manière comme des partisans de Catilina ; il les divise en six classes qu’il énumère et décrit l’une après l’autre. Mais, quand on regarde de près, on voit bien que, de ces six classes, il n’y en a que deux ou trois tout au plus qui soient composées de gens véritablement affiliés à la conjuration. Les autres ne la favorisent qu’en secret ; ils sont prêts à s’y associer ouvertement le jour où elle éclatera et si elle a quelques chances de réussir. A la rigueur, Cicéron a le droit de les dénoncer comme des complices, car Catilina ne tenterait pas son entreprise s’il ne comptait sur eux ; pourtant ce ne sont pas des conjurés véritables : ils n’ont fait aucune promesse, ils ne sont liés par aucun serment ; ils attendent que les événemens se dessinent. Cette disposition que Cicéron attribue surtout aux grands seigneurs endettés, aux politiques déçus, Salluste l’étend à tout le peuple. Il affirme « que non seulement les conjurés, mais le peuple entier approuvaient les desseins de Catilina, et que s’il l’emportait à la première rencontre ou pour peu que le résultat parût incertain, la république était perdue. » Catilina n’en doutait pas ; au-delà de ses adhérons décidés, des amis qu’il réunissait, la nuit, « dans un endroit retiré de sa maison » ou chez Porcius Læca, il apercevait la foule des autres qu’il savait prêts à le suivre, et c’est ce qui lui donnait tant de confiance. Qu’importait le nombre de ceux qui jetteraient les premières torches, si la multitude, dès qu’elle verrait luire l’incendie, devait accourir à leur aide ? C’est un signal qu’on attendait, et il suffisait de quelques gens résolus pour le donner.

C’est là précisément ce qui fait pour Cicéron et le Sénat le danger de la situation. Ils savent que les conspirateurs sont prêts, qu’ils comptent sur la sympathie du plus grand nombre, et qu’une émeute, en quelques heures, peut devenir une révolution : ils ont bien raison d’être effrayés.


GASTON BOISSIER.