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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/460

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à gagner ses victoires ? Les généraux qu’il avait sous ses ordres composaient un état-major tel qu’on en a rarement vu à la tête des armées les plus favorisées : ils avaient ce double mérite, la jeunesse et l’expérience. Quant aux troupes, leur ardeur, leur vaillance sont indiscutables. Mais à tous, aux soldats, aux généraux, au chef, il manquait ce que rien ne remplace : la confiance. L’armée où s’était introduite l’indiscipline, qui suspectait ses chefs, que hantait l’idée d’être trahie, était prête pour la panique. C’était un instrument redoutable et fragile. Les généraux ne croyaient pas au succès final : ils se réservaient, ils attendaient ; ils exécutaient mollement les ordres reçus. Napoléon donnait l’exemple. Chez lui le moral ne soutenait plus le génie. Plus tard, tandis que dans les dictées de Sainte-Hélène il s’efforçait de démontrer qu’il n’avait pas commis de faute au cours de sa dernière campagne, dans ses entretiens familiers il laissait échapper le secret de ses fautes : « Je n’avais plus en moi le sentiment du succès définitif. Ce n’était plus ma confiance première. Je sentais la fortune m’abandonner. » Cet état d’esprit explique les heures perdues par l’Empereur pendant la campagne, ses irrésolutions, ses vues parfois troublées, le répit laissé à l’ennemi. Une fois de plus, c’est le facteur moral qui a déterminé l’issue de la bataille.

Ce qu’il y a de curieux, c’est que, même après Waterloo, l’opinion populaire soit restée favorable à Napoléon. L’historien nous fait entendre les bruits de la rue : elle ne cesse de retentir des cris de « Vive l’Empereur ! » Du jardin de l’Elysée, ou du parc de la Malmaison, Napoléon peut discerner la même acclamation continue. Elle le suivra sur toute la route de Roche fort. Jusqu’à la dernière minute, le peuple a voulu croire que le chef allait reparaître à la tête de son armée. Apparemment l’obscur instinct l’avertissait que lui seul pouvait organiser contre l’étranger une dernière résistance : il personnifiait vis-à-vis de l’envahisseur la défense du sol et l’extrême révolte de l’honneur national.

Mais tandis que la nation persistait à croire en lui, l’Empereur avait donné sa démission de lui-même. C’était bien, et dans toute l’acception du terme, un vaincu, celui qui le 21 juin, à huit heures du matin, arrivait à l’Elysée. Quel contraste entre cette scène et celle, encore si récente, du retour aux Tuileries le 20 mars ! « Napoléon semblait terrassé par les journées fatales. Il respirait péniblement. Son visage avait la pâleur de la cire, ses traits étaient tirés, ses beaux yeux, naguère si brillans, fascinateurs, où passaient des éclairs, étaient sans vie. Après un soupir pénible qui trahissait l’oppression, et la