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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/456

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Reste enfin un dernier élément qui s’impose aux foules comme aux individus. Insaisissable et abstrait, il est quand même tout-puissant. Les théologiens y voient le dessein de la Providence, les déterministes l’enchaînement de la nécessité ; de quelque nom qu’on l’appelle, c’est la force des choses, la logique qui résulte des situations et qui domine les événemens. Elle pénètre l’âme même des individus, et se traduit tantôt par cette foi irraisonnée dans le succès qui en est encore le plus sûr agent, et tantôt par cette lassitude où nous voyons volontiers un pressentiment. Elle est ainsi la raison dernière des triomphes et des catastrophes ; et c’est elle que nous verrons, tout au long de cette histoire, paralyser les meilleures volontés, faire échouer les plans les mieux conçus. Elle plane sur le drame comme la divinité antique. — Voilà, semble-t-il, quelques-uns des procédés par lesquels l’historien d’aujourd’hui travaille à cette « résurrection du passé » en quoi consiste l’histoire narrative. N’admettre dans le récit ni une ligne, ni une phrase, qui ne soit en quelque manière extraite de documens originaux, composer chaque scène par la juxtaposition de petits faits d’une authenticité indiscutable, restituer le décor, rendre à la foule sa place autour des individus, réveiller ses passions, la montrer aux prises avec des nécessités supérieures, telle est la méthode que nous allons voir à l’œuvre dans cette histoire d’une année tragique de la vie française.

Le premier acte du grand drame de 1815 est tout de lumière et d’allégresse conquérante. C’est, de clocher en clocher, le vol de l’aigle. Depuis Grenoble, l’Empereur est reconnu, acclamé, fêté. Les bataillons qu’on envoie pour arrêter sa marche victorieuse contraignent leurs chefs à lui faire escorte. Aux jours les plus glorieux de l’Empire, il n’a pas connu un pareil déchaînement d’enthousiasme. Quand il arrive aux Tuileries, il manque d’être étouffé par la presse de ses adorateurs. « enlevé, arraché de sa voiture, il est porté de bras en bras jusque dans le vestibule où d’autres bras le soulèvent et l’entraînent sur les marches de l’escalier. Un délire furieux possède ces hommes. Ils ont pour leur idole des caresses de tigre, jalouses et brutales. Pris entre le flot qui le pousse et la cohue qui, de l’étage supérieur s’élance à sa rencontre, Napoléon est dans le même danger qu’à son entrée à Grenoble, avec cette aggravation que l’espace est plus resserré. « Au nom de Dieu, crie Caulaincourt à Lavalette, placez-vous devant lui ! » Lavalette s’arrête, se retourne, se roidit contre l’avalanche et monte à reculons, précédant l’Empereur à une marche de distance et répétant sans cesse : « C’est vous ! C’est vous ! C’est vous ! » Lui, semble ne rien