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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/443

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insignifiante. Trente-quatre ouvriers sont renvoyés de la fabrique Poutiloff. Leurs camarades exigent leur réintégration et l’expulsion d’un contremaître : la direction refuse. Les ouvriers remerciés faisaient partie d’une association dirigée par un jeune pope, Georges Gapone, aumônier des prisons.

Cette association jouissait de la faveur gouvernementale. Elle s’était fondée conformément au rescrit du 28 février 1904, qui permettait aux ouvriers de constituer des unions (sobraniés) pour améliorer les conditions du travail et la vie ouvrière. Fondées par Soubatoff, un des agens de M. de Plehwe, les unions autorisées avaient pour but de séparer les ouvriers des intellectuels, des social-démocrates. Elles étaient considérées par ces derniers avec la même défiance, la même hostilité, que les syndicats constitués selon la loi de 1884, due à M. Waldeck-Rousseau, et stigmatisée comme un instrument de police, une mainmise du gouvernement sur les associations ouvrières. L’entente entre Gapone et les autorités était parfaite. Il parlait dans les meilleurs termes de M. de Plehwe, lorsque celui-ci était préfet de Moscou. Il appartenait au parti des indépendans, des zoubatovetz, autrement dit des jaunes. Il jouait un rôle et il allait bientôt jeter le masque. Ce meneur était complice de la propagande des social-démocrates, qui s’exerçait parmi les six mille membres de son association. On doit lui reconnaître de singulières aptitudes à comprendre et à manier l’âme des foules.

Les ouvriers de l’usine Poutiloff qui se rattachaient au cercle de Gapone, entraînèrent à la grève leurs treize mille camarades. Les ouvriers des arsenaux se joignirent à eux. Gapone organisa la pétition des cinquante mille signatures et la démonstration du 9/22 janvier, qui eut une si fatale issue. D’économique, la grève devenait politique, voire révolutionnaire.

On a raconté ici même cette journée tragique, appelée peut-être à marquer une date dans l’histoire de la Russie [1].

La fusillade du 22 janvier, la supplique et l’anathème de Gapone ne sauraient du reste expliquer la généralité de la grève qui de Pétersbourg a gagné toutes les villes industrielles de l’Empire. Ces grèves générales ont pour cause les événemens antérieurs, les transformations économiques, la propagande socialiste, la fermentation générale des esprits, l’agitation des

  1. Voyez la Chronique politique du 1er février.